Les Britanniques, en ont fait une spécialité ! C‘est apparemment inné, mais même si cela ne l’est pas, on pourrait le croire… Tous les pays ont leurs espions, espionnant chez les autres et réciproquement. Mais au Royaume-Uni, les histoires d’espions sont particulièrement fécondes, et pas uniquement sur grand écran à la James Bond, ou dans la littérature à la John Le Carré, c’est de l’authentique et du vécu.

Le dernier épisode en date s’est déroulé en deux sous-épisodes, dans la très agréable et paisible ville de Salisbury, et dans le (par ailleurs) tout aussi paisible et joli comté de Wiltshire. Les habitants de Salisbury ont eu la très désagréable surprise d’être au coeur d’une attaque à l’arme chimique, à répétition… avec, à la clef, un beau mystère dont on tirera très certainement un film ; lorsque l’affaire sera finalement élucidée. Ce qui n’est pas encore le cas.

L’ancien espion choisit une paisible retraite anglaise

Le 3 mars dernier, une jeune femme de 33 ans, Yulia Skripal, arrivait de Russie pour voir son père Sergei. Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait ce voyage. Sergei était effectivement installé au Royaume-Uni depuis huit ans, depuis qu’il était sorti de prison, en Russie. En effet, Sergei avait été un colonel des services de renseignements militaires russes, connus sous l’abréviation de GRU, qui s’était mis à travailler pour le compte du Secret Intelligence Service britannique, connu lui sous l’abréviation de MI6 [1] ; un agent double en somme qui s’était fait prendre par les siens en 2006 et condamné ipso facto à 13 ans de prison. En 2010, Sergei Skripal bénéficia d’un échange d’espions avec les États-Unis (dont la fameuse et belle Anna Chapman, citoyenne naturalisée britannique, mais en fait une agente russe, arrêtée aux USA, qui put ainsi rentrer en Russie). Sergei décida alors de se la couler douce, ou du moins le pensait-il, dans la verte Angleterre. Et donc, le 3 mars dernier, sa fille le rejoignait. L’épouse de Sergei, Ludmilla décédée d’un cancer en 2012 est enterrée à Salisbury, ville choisie par les Skripal pour, répétons-le : sa tranquillité légendaire et sa quasi-absence de criminalité. Le 4 mars, un dimanche, en fin de matinée, le père et la fille Skripal sont sortis, sans doute pour fêter leurs retrouvailles. Ils sont allés prendre un verre au pub The Mill, puis déjeuner dans une pizzeria à la mode, dite « Zizzi ». Quelques heures plus tard, en milieu d’après-midi, ils sont retrouvés tous les deux affalés sur un banc public dans un parc tout proche. Inertes, les yeux tournés au blanc et de l’écume à la bouche ; les services d’urgences interviennent. Au début, on pensait qu’ils avaient tout simplement trop bu.

Sergei Skripal et sa fille

Damned ! Le père, un ancien espion double, et sa fille ont été empoisonnés !

Très vite pourtant, à l’hôpital de Salisbury on comprend que les Skripal n’étaient pas saouls. Il est vrai, et c’est là où l’affaire se corse un peu, que non loin se trouve un des établissements militaires les plus mystérieux, et les plus secrets du Royaume-Uni. Les laboratoires de Porton Down, propriété ultra bien gardée du Ministère de la Défense, là où, dès les années 1920, on étudia et fabriqua des armes chimiques. Le Royaume-Uni signa le Protocole de Genève de 1925 qui interdisait l’emploi d’armes chimiques, mais avec une réserve selon laquelle : il se permettait de les utiliser, si un agresseur s’en servait contre le pays en premier. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Porton Down manufactura des organophosphates (gaz «moutarde»), mais avec le développement de l’arme atomique, le Royaume-Uni abandonna la fabrication d’armes chimiques offensives et continua à fabriquer des éléments de sarin, VX…  afin de développer des antidotes et des équipements protecteurs. Dans cet environnement, il n’était donc pas étonnant qu’on trouvât assez vite le poison qui avait terrassé les Skripal, ce poison a un nom : Novitchok.

Novitchok, un nouveau venu qui fonctionne bien

Novitchok, ce nom signifie en russe «le nouveau venu», il s’agit d’une série d’agents innervants développée d’abord en URSS dans les années 70 – 80, et ensuite en Russie. Ce sont des substances qui peuvent rapidement pénétrer le système nerveux et provoquer de forts troubles neuromusculaires ; il est particulièrement puissant, cinq à huit fois plus que le gaz VX qui lui fut inventé à Porton Down, dans les années cinquante. Les Novitchoks sont des éléments liquides, ou solides qui peuvent être vaporisés sur des surfaces qui pénètrent ensuite la peau de la victime. Dans le cas des Skripal, il apparaitrait qu’on aurait aspergé la poignée de leur porte d’entrée bien que la police ait aussi relevé des traces du poison dans le restaurant, et dans le pub… et qu’en tout, plus d’une centaine de personnes ont été détectées avec de minuscules traces de ce poison. De leur côté, les services médicaux britanniques ont pu accomplir un petit miracle, le 9 avril Yulia Skripal est sortie de l’hôpital, son père un mois plus tard. Tous deux sont actuellement logés dans un endroit secret, et seraient en partance pour un refuge plus sûr aux États-Unis, selon la presse britannique.

La Russie accusée, la Russie dément

Très vite le gouvernement britannique a accusé la Russie de Poutine d’être à l’origine de l’outrage. La Russie a vite fait de démentir toute implication dans l’affaire et à son tour va montrer du doigt Porton Down en déclarant, inter alia, que le coupable était le gouvernement de Mme May. Gouvernement qui chercherait ainsi à cacher aux Britanniques les déboires du Brexit. Ce qui n’a guère de sens, puisque justement le gouvernement britannique cherche, péniblement, à améliorer son image pour sceller des accords commerciaux de remplacement, avec d’autres pays que ceux de l’Union européenne, pour pallier le gros trou qu’un Brexit «dur» provoquerait. On voit donc mal pourquoi Mme May aurait cherché à se mettre la Russie à dos, alors que celle-ci pouvait, ante novitchok, être un de ces espaces commerciaux de remplacement. Étrangement, une cousine de Yulia Skripal refit surface en cherchant depuis la Russie à se mettre en contact avec celle-ci. Une tentative de communication maladroite, à l’évidence téléguidée par des esprits moscovites pour tenter de convaincre les Skripal que la Russie avait leurs intérêts et leur bien-être à cœur… Las, ladite cousine a dû rester en Russie, et depuis, on ne l’entend plus.

Parallèlement à cela, « l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques », organisme intergouvernemental basé aux Pays-Bas, dont le mandat est justement de veiller au respect de l’interdiction de ce type d’armes, a confirmé l’identité du poison, sans trancher cependant sur son origine. Pour beaucoup d’analystes, le but des services russes aurait été de punir Sergei Skripal pour sa trahison, et d’envoyer un signal fort envers d’autres espions qui seraient tentés de faire pareil. Et ainsi leur faire passer le goût du lucre, dont Sergei Skripal, du temps où il œuvrait dans les eaux troubles et doubles, aurait été dépendant, car rémunéré grassement par les services occidentaux.

Le Royaume-Uni, terre d’accueil des empoisonnements

Il faut dire que les différents gouvernements britanniques ont de l’expérience en la matière, ou plutôt : ont l’expérience des matières empoisonnées provenant de l’Est depuis le fameux «parapluie bulgare» responsable de la mort du dissident bulgare, Georgi Markov, à Londres en 1978 (poison : la ricine). En 2006, le cas sans doute le plus connu, était l’empoisonnement au produit radioactif, le polonium-210, d’un autre ancien du FSB (le KGB «refait à neuf») spécialisé dans la répression du crime organisé – lire mafia russe – Alexander Litvinenko, à Londres aussi. En mars 2012, un ancien banquier russe, German Gorbuntsov, a évité de justesse la mort, quand il fut blessé par une balle tirée à partir d’un pistolet équipé d’un silencieux, alors qu’il sortait d’un taxi londonien. Gorbuntsov a survécu à sa blessure, et vit actuellement sous protection policière. Un peu plus tard la même année, 2012 donc, un homme d’affaires russe, Alexander Perepilichny, qui assistait le gouvernement suisse pour identifier des comptes en banque nourris d’argent «sale», liés à Vladimir Poutine, et à ses proches, est décédé, peut-être empoisonné [2], à Weybridge, un peu au sud-est de Londres. Et puis il y a eu le cas, tout aussi célèbre de Boris Berezovsky, oligarque politicien ennemi juré de Poutine retrouvé pendu dans sa demeure de Sunninghill, à l’est de Londres, à une quinzaine de kilomètres de Weybridge. En mars 2013, le médecin légiste lié à l’enquête refusa d’accréditer la thèse du suicide…

Entre Londres et Moscou, le ton monte

À l’évidence donc, le climat anglais ne convient pas trop aux agents doubles russes, ou aux ennemis personnels de Vladimir Poutine… et sans doute la police britannique a été un peu trop circonspecte, du moins publiquement, à vouloir y déceler une simple série néfaste. En tout cas, la veuve d’Alexander Litvinenko, Marina, a quand à elle publiquement décrié la lenteur, voire l’aveuglement, des autorités britanniques. Certes, dans le sillon de l’affaire Skripal, Londres a expulsé 23 diplomates russes apparentés, selon les autorités britanniques, aux services de renseignement russes. 29 autres pays dont les gouvernements avaient été «briefés» par Londres firent la même chose, au total quelque 163 diplomates russes furent priés de chercher un emploi plus proche de leur domicile d’origine. La Russie, qui continue de clamer son innocence, fit la même chose en renvoyant chez eux 23 diplomates britanniques et une soixantaine de leurs collègues américains. Londres en revanche persiste et signe en pointant du doigt la Russie, d’autant que l’affaire a pris une autre dimension.

L’utilisation du « Novithok » se banalise…

Le 30 juin dernier, la police fut appelée d’urgence dans un appartement à Amesbury – autre charmante bourgade anglaise – à une douzaine de kilomètres au nord de Salisbury. Un couple britannique apparemment sans histoires, Dawn Sturgess et Charlie Rowley, y a été trouvé accablé par les mêmes symptômes que les Skripal. Quelques jours plus tard, le 8 juillet, Mme Sturgess mourrait à l’hôpital. Son ami en revanche, a pu être sauvé. Le poison ici aussi, fut identifié comme le même Novitchok qui cibla les Skripal. Selon Charlie Rowley, il a trouvé quelque part une boîte de parfum toute neuve d’une marque connue, et l’a offerte à son amie, qui s’en est alors amplement aspergée. Un produit huileux s’en est dégagé avec une légère odeur d’ammoniaque, ne ressemblant pas réellement à du parfum. Mme Sturgess se serait ainsi donné une dose massive du poison. Le problème majeur est que Charlie Rowley ne se souvient pas, où il a trouvé le flacon de parfum. Flacon que la police a cependant confirmé comme contenant bien du Novitchok.

Et où en est-on ? Moscou clame toujours son innocence, et souhaite être invité à participer à l’enquête. Une demande que les Britanniques refusent. Donald Trump a décidé pour une fois de se montrer «dur» avec Poutine. Il vient de décréter des sanctions accrues contre la Russie, en justifiant cela avec l’affaire Skripal.

Aux dernières nouvelles, Scotland Yard aurait identifié les agents russes grâce aux recoupements d’images enregistrées sur les caméras de surveillance, au nombre de deux ou quatre, bien que leurs identités n’aient pas encore été révélées au public. En Grande-Bretagne, inutile de dire que l’on attend cette étape révélatrice avec impatience…


[1] Military Intelligence 6

[2] Officiellement, selon la police britannique, Alexander Perepilichny serait mort de mort naturelle, mais une autopsie faite un peu sur le tard à la demande d’une compagnie d’assurances aurait révélé des traces d’un poison extrait d’une plante chinoise, le Gelsemium.