Le Royal occupé a marqué nombre de montpelliérains, lieu culturel sans pareil dans la région après la fermeture du cinéma Le Royal en 2014. Un lieu ouvert au public et investi avant son évacuation le 11 mai dernier par un collectif « de travailleurs pauvres, d’étudiants et de précaires ».

Nous vous proposons de revenir sur cette expérience avec « Manu » et « Gaël », pour la deuxième partie de notre entretien. On y parle : squat, dégradations, politique de la ville, et de Philippe Saurel.

Vous pouvez trouver la première partie : ici

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lemouvement.info – On a beaucoup parlé de dégradations concernant Le Royal qu’en était-il pour vous ?  

Gaël – Etant donné que c’était un lieu qui était complétement ouvert, à l’abandon, on n’était pas les premiers squatteurs.

On en voit tous les jours des dégradations. Dans les rues des street-artistes qui vont coller du papier sur les murs, s’ils se font attraper par la police c’est dégradation de bien public. On sait très bien ce que va devenir ce bâtiment. Ça va devenir 60 logements de luxe en plein centre-ville. Ils vont démonter le bâtiment existant. A quel moment on dégrade un bâtiment qui va être entièrement détruit ? Pour quasiment toutes les dégradations c’était en grande partie de l’art, de l’amélioration de l’existant, des travaux effectués. Pour ma part, il y a eu un acte de sabotage par les propriétaires du bâtiment pour éviter le squat, des dégradations, je veux parler des gouttières bouchées.

Manu – Toutes les gouttières étaient bouchées, les évacuations des gouttières étaient toutes bouchées avec des serviettes de bains ce qui empêchait l’évacuation de l’eau qui se déversait dans le bâtiment, puisque les gouttières débordaient.

Gaël –  C’est peut-être même pour moi, la soi-disant cause de fermeture du Royal en tant que cinéma. C’était dû à une inondation. Quand on a vu que les gouttières étaient bouchées on a compris, on a compris qu’une fois que ces gouttières débordaient, elles débordaient vers l’intérieur du bâtiment. Il y a eu des travaux d’amélioration de l’appartement qui ont été faits à l’époque où l’on ne squattait pas encore le bâtiment et il y avait un tuyau qui volontairement n’a pas été vissé pour se déverser. Il faisait un goutte-à-goutte jusque dans la salle 1 et dans la salle 5. Les deux salles qui ont été prises en photos lors de la fermeture du Royal, en expliquant que c’était dût aux inondations de l’épisode cévenole catastrophique.

Manu – Je crois aussi que c’est important. On ne se maintient pas aussi longtemps dans un lieu, en organisant autant d’événements qu’on l’a fait, si on n’a pas de bonnes relations avec le voisinage et en particulier avec les commerçants. Les associations de commerçants sont des associations qui sont très écoutées par les mairies. Si l’association des commerçants avait dit : « ce sont des sauvages et ils nous cassent tout », on serait sorti beaucoup plus vite que l’on est sorti. La réalité c’est qu’on a toujours eu de très bonnes relations avec les commerces alentours. On a globalement eu de bonnes relations avec le voisinage, à une ou deux exceptions près de personnes qui se sont toujours plaintes de notre présence. Quand on est arrivé dans le lieu, le hall extérieur du Royal était un cloaque, des gens avaient dormi là, puis agacés des commerçants avaient déversé de l’huile de friture sur le hall. Donc les gens ne dormaient plus là, mais par contre c’était devenu une pissotière publique. Au moment où nous sommes arrivés et quand on a ouvert le lieu au public, on a d’abord passé des jours et des jours à nettoyer, à nettoyer ce cloaque qui puait à plusieurs mètres, qui faisait que les commerçants avaient dû fermer leurs terrasses pour ne pas que ça incommode les clients. Donc nous ce qu’on a fait en arrivant c’est d’abord nettoyer, ensuite une fois qu’on a nettoyé le hall, on a aussi nettoyé les vitrines, où se collait toutes les affiches de la ville. Il y a eu ensuite une semaine de résidence de ce qu’on appelle le street-art, pendant laquelle des artistes de toute la France sont venus repeindre les lieux à l’intérieur et à l’extérieur avec des grandes fresques qui faisaient toute la devanture du Royal.

Ok, on peut continuer à considérer que tout ça, ce sont des dégradations et que quelqu’un qui peint une fresque sur un mur dégrade. Je crois que ça c’est une question de choix de société en fait. Aujourd’hui, la mairie dans un souci de faire disparaître toutes traces du Royal a repeint l’intégralité de cette façade qui avait été couverte de fresques. Elle l’a repeinte de la couleur des paquets neutres de tabac, une couleur qui a été choisie pour dégouter les gens. Parler de dégradations à l’intérieur d’un lieu qui a vocation à être détruit, ça tient du mauvais humour.

lemouvement.info – Qu’est-ce que vous reprochez à la politique du maire de Montpellier, Philippe Saurel ?

Gaël – Au-delà d’un reproche c’est un mode de fonctionnement, il ne fait que suivre le mode de fonctionnement du système de consommation. On sait très bien que Saurel n’est pas dans l’alternative. Si j’avais quelque chose en particulier à lui reprocher, ce serait d’empêcher que ces alternatives existent, d’essayer de nous invisibiliser, de faire que l’on n’ait aucun poids dans l’opinion publique. Tout cela passe par les médias. Ce qu’on a essayé de proposer c’était des activités culturelles gratuites ouvertes à tous. Un jour, j’aimerais bien qu’il m’explique en quoi ça fait du mal à la ville. Le nombre de personnes qui ont afflué dans ce lieu prouve le contraire.

Manu – Je voudrais rebondir sur Saurel, la mairie, ici en général. Montpellier est une ville, qui a toujours été la ville des vagabonds du midi, depuis des siècles. Donc, le phénomène de vagabondage, de passage par la ville pour des durées plus ou moins longues, c’est quelque chose de très ancien. Aujourd’hui, ce qu’on voit c’est que la mairie s’acharne à essayer d’éloigner du centre-ville toutes ces personnes-là. Alors, qu’en fait elles ont toujours fait partie de ce qui est Montpellier. Plus spécifiquement sur Le Royal, je crois qu’il y a un manque de vision politique qui est terrible. En fait, aujourd’hui toutes les grandes villes qui comptent en Europe et de plus en plus même ailleurs dans le monde, ont des squats de ce type. Et de nombreuses mairies, à Paris, à Barcelone, à Bruxelles, à Lyon, … ont compris l’intérêt qu’il y avait à laisser prospérer ce genre d’offre, qui en fait ne vise pas tout à fait les mêmes publics que les discothèques ou les opéras. Ce qui était un peu notre pari et qui a été remporté c’était de dire qu’il y avait une attente. En mettant ce lieu à disposition, il y aurait des gens. Et c’est la réalité. On a eu des milliers et des milliers de gens de toute l’Europe qui sont venus. A la fois des artistes et à la fois du public. Donc, même si on n’est pas dans faire exister la ville au niveau international, la réalité c’est que ça à fait parler de la ville et en termes positifs. Ça a fait venir des gens d’autres villes, qui se sont dit : « Il se passe quelque chose à Montpellier qu’on ne voit pas ailleurs ». Ça a fait venir des artistes d’aussi loin que d’Ukraine ou du Japon. Et à côté de ça on est réduit à des délinquants, des gens qui spolient la propriété des autres. Il y a manque de vision politique qui est critique, et en plus il y a la question des sans-abris à Montpellier qui est massive. Il a des centaines de gens à la rue, que ce soit des gens d’ici ou des gens qui arrivent d’ailleurs. Et la seule réponse de la Mairie c’est : « Ils n’existent pas ». Aujourd’hui (…) sur ce qu’on appelle les migrants, qui sont des réfugiés, des gens qui fuient des situations difficiles, la seule réponse de la mairie c’est de dire : « Comment on peut faire pour les empêcher d’arriver à Montpellier ? » A aucun moment la question n’est : « Comment on fait pour améliorer leurs situations ? Comment on fait pour accélérer leurs prises en charge ? » La vision de la mairie, pour les gens de la rue, quels qu’ils soient c’est : « On ne voit rien, on n’entend rien. » Ils n’existent pas et donc on passe des arrêtés de tranquillité public qui permettent à la police municipale d’ennuyer toute personne qui s’arrêterait dans la rue, etc … C’est un manque de vision politique qui est désastreux.

Gaël – En plus de ça, par-dessus tout ça, il y a eu une volonté d’invisibiliser et de discriminer tous ces mouvements. Il y a eu le carnaval des gueux à Montpellier et les seuls mots prononcés par le préfet et par Saurel qui a suivi derrière, il avait beau être à Paris, il s’est empressé pour avoir son mot là-dessus en disant : « c’est les squatteurs qui ont dégradé la ville ». C’est facile, si on était 200 ans en arrière, il se serait empressé de mettre une croix blanche sur notre porte, pour dire : « c’est eux qui ont la peste, c’est à cause d’eux ». Et ça vaut pour tous les squats en fait, pour toutes réquisitions, occupations. Il y aussi une occupation de terrain sur Montpellier. Il faut que l’on arrête de nous invisibiliser et la répression. Ce que l’on propose ce n’est pas de mettre la ville à feu et à sang. Ce que l’on propose c’est de venir en aide à ceux qui en ont le plus besoin.

Manu – Je voudrais dire un truc sur la fréquentation du Royal, ce qu’il faut bien voir et on en a encore des échos aujourd’hui plusieurs mois après la fermeture du Royal – il m’est arrivé plusieurs fois cet été, dans la région d’être assis à une terrasse de bar et d’entendre des gens qui parlaient de ce lieu. Ce qu’il faut bien voir, c’est que ce soit les « artistes », que ce soit le public, les gens qui sont venus sont de toutes origines, de toutes origines sociales, de toutes origines nationales. Et même, et parfois ça nous a posé question, il y avait beaucoup de militaires en permission qui sont venus chez nous. Il y avait y compris des policiers qui venaient faire la fête chez nous, quand ils n’étaient pas en service. Il y a un moment il faut regarder la réalité en face, on n’est pas des affreux, on n’est pas des monstres, on n’est pas des incendiaires, non on essaye d’exister, on essaye d’apporter de nouvelles manières (mais je ne sais pas si elles sont si nouvelles) de dire qu’il y a d’autres manières, qu’elles peuvent exister et qu’en les faisant exister ça fonctionne. La réalité c’est que ça fonctionne. Les milliers de personnes qui sont venues ne sont pas toute des anarchistes, qui veulent le feu et le sang, ça n’a rien à voir. Il y avait une énorme population étudiante qui venait chez nous, il y avait de la Licence 1 au Doctorat. On a fait des soirées, où il y avait des directeurs d’associations, il y avait des enseignants de l’université. Il y a un fossé incroyable entre l’image propagée par la mairie, la police et la réalité qu’ont pu voir les milliers de gens qui sont venus. Cela dit et il ne faut pas tomber dans une forme d’angélisme, la réquisition c’est un acte illégal, c’est de l’action directe, c’est dire : « je prends en main la question du logement et je prends en main la question de l’auto-organisation ».

Et pour nous, c’était très important que ce lieu soit connecté au mouvement social, soit connecté à la loi travail qui était en cours, pour pouvoir proposer un lieu de réflexion, un lieu d’organisation et aussi pour nourrir cette réflexion, pour nourrir ce faire autrement. Là encore ça montre qu’il y a une audience, qu’il y a une demande, les gens ont envie d’autre chose. Il y a une lassitude de ce monde où la seule mesure de l’individu c’est : « qu’est-ce qu’il est capable d’acheter, combien il gagne par mois et la taille de sa dernière bagnole ». Je crois sincèrement que c’est ce qu’a montré Le Royal et que montrent plein d’autres squats et plein d’autres occupations et plein d’autres ZAD. Il y a autre chose, ça demande à certains moment l’illégalité, ça demande de prendre des bâtiments, ça demande de prendre des lieux et puis après on rentre dans un cycle légal. Il faut bien voir que quoi qu’il arrive la justice va décider de l’expulsion ou non, de la durée, etc … donc on rentre dans un cycle légal. Le seul moment illégal c’est pénétrer dans un bâtiment qui n’est pas à vous, après jusqu’à l’expulsion on est dans le cadre légal.

lemouvement.info – Vous avez quelque chose à rajouter ?

Manu – Je voudrais bien rajouter une chose, Le Royal a toujours eu une vocation, c’est d’être la vitrine des squats ici à Montpellier. Montpellier c’est une ville où depuis des siècles passent les vagabonds. Montpellier c’est une ville où il y a en permanence au moins une cinquantaine de squats et il y a des moments où il y a jusqu’à 90 squats à Montpellier. Et dans la plupart des cas, c’est des gens qui se cachent parce qu’ils ont honte d’eux-mêmes, parce qu’ils ont honte de leur pauvreté, parce qu’ils ont peur de la police, parce qu’ils ont peur du jugement des voisins. Nous le but d’avoir ce lieu qui était en centre-ville, qui était beau, qui était grand, c’était aussi de dire : « en fait le squat c’est ça, c’est des gens qui s’organisent ce n’est pas des gens qui viennent dégrader les choses ». Et aujourd’hui, il y a des squats qui ouvrent, il y en a plein il suffit de regarder autour de soi. Il y en a qui se rendent publics, il y en a d’autres ce n’est pas le cas. Mais, il y en a plein, il y en a partout. Les membres du Royal, il y en a qui sont sur la route, il y en a qui sont à Montpellier, il y en a qui sont en train de réfléchir à ouvrir des lieux, à relancer des dynamiques. Et je crois que ce qu’il faut bien voir, c’est le côté dynamique du mouvement squat…

Enfin, les squats c’est des lieux qui ont toujours besoin d’être connus, d’être soutenus, et soutenu ça peut être simplement d’en parler de manière positive autour de soi. Ils ont aussi besoin comme tout le monde, de tout ce qu’on achète régulièrement parce que ça s’use : des draps, du savon, des serviettes de bain, des fringues, de la nourriture, la possibilité une fois de temps en temps de prêter une voiture où un camion pour pouvoir aller chercher des matelas. Et il ne faut pas avoir peur d’aller voir les gens, d’aller taper à la porte des squats, de dire : « voilà moi je suis un voisin, ce que vous faites je trouve que ça a du sens, je trouve que c’est valable, si vous avez besoin de quelque chose, on peut en parler et si vous n’avez besoin de rien, au moins je parlerais et je dirais : « moi les squats j’en ai vu, j’en connais et c’est pas des monstres » ».

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