Éducation : Quelle rentrée pour les enseignants à la suite de l’assassinat de Samuel Paty ?

Illustration École (CR AM)

Dans une période doublement marquée par la crise sanitaire mondiale et, au niveau national, le sordide assassinat de l’enseignant francilien Samuel Paty, évoluer dans le monde éducatif en 2020 relève, encore plus cette année que les précédentes, d’un véritable sacerdoce.

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À l’occasion d’une rentrée scolaire marquée par l’hommage à l’enseignant parisien, état des lieux d’un monde (écosystème) en souffrance.

« Satisfaite, oui, mais pas totalement, par contre admirative, ça oui, je le suis ».

Tel est l’état d’esprit de Fanny Dombre Costes, première adjointe à l’Éducation aux côtés de Michaël Delafosse, Maire de la ville de Montpellier.

L’élue sait que la période actuelle est aussi inédite que terrible. Elle sait parfaitement que les enseignants souffrent autant que les élèves. Elle a pu s’en rendre compte en rencontrant des enseignants ce lundi matin. « Des choses avaient été prévues puis tout a été changé, ces derniers jours. Ce matin, une minute de silence a été respectée. Les enseignants sont admirables. Ils se sont mobilisés à fond pour permettre un moment comme celui de ce matin. 

« Le Ministre a changé d’avis vendredi soir. Soit. OK.  Alors, il a fallu s’adapter », concède la première adjointe. Malgré ce changement de cap, l’élue politique souligne que « les équipes enseignantes ont pu et ont su rapidement s’adapter ».

Au soir de ce lundi décidément vraiment pas comme les autres, l’élue semble surtout soulagée. Les retours qu’elle a pu avoir et constater par elle-même sur le terrain ne font état d’ « aucun incident dans les écoles de la ville, ce matin. Les élèves avaient clairement besoin de parler et ils ont pu le faire, grâce à des équipes d’enseignants qui se sont mobilisés et qui ont été absolument remarquables ».

Du côté des syndicats enseignants, le son de cloche est semblable. Les enseignants étaient mobilisés, certes, mais profondément marqués par les récents évènements.

Déléguée pour le syndicat Snudi sur Montpellier, Sabine Raynaud s’insurge de la situation subie par les enseignants. « Tout avait été travaillé en amont par nos enseignants. Ils ont été choqués, marqués par ce qui s’est passé à propos de Samuel Paty. Ils avaient besoin de se parler ». Mais, le ministre Blanquer est revenu sur son annonce initiale. « On vit dans l’incertitude. Et on a appris vendredi après-midi par la presse, puis dans la soirée par un courriel plutôt laconique du ministère que tout devait changer. C’est n’importe quoi ». 

Mais, quand le Ministre s’exprime, les professeurs se doivent d’appliquer les décisions, normalement. Alors, il y a bien eu une minute de silence et un temps d’échange. Mais là dessus aussi, la syndicaliste s’agace. « Les enfants, comme les enseignants avaient besoin de parler. Les uns autant que les autres ». Au moins, un point d’accord avec l’élue à la ville en charge des questions d’éducation. Mais les points communs s’arrêtent là. « Les enfants, eux, avaient besoin de parler de beaucoup de choses. Les retours que j’ai, font état d’enfants qui ont eu besoin de parler de la fusillade du dimanche à la Paillade et de pleins d’autres sujets particulièrement délicats. Ce temps d’échanges était une petite heure et demie prévue. Cela a été maintenu dans certaines écoles, mais cela reste trop peu », complète, vindicative, la syndicaliste avant de lancer un véritable cri d’alerte, assurant que « de plus en plus de nos enseignants sont sous médicaments tant ils ont du mal à travailler sereinement, à vivre eux mêmes la période que nous vivons et qu’ils se sentent particulièrement abandonnés par leur Ministre ».

Au Sgen CFDT, le ton est quelque peu différent. « Dans la première version, il était prévu qu’il y ait un temps d’échanges entre enseignants ce matin jusqu’à 10 heures puis l’accueil des élèves vers 10h », détaille Anne Sophie Philippe, Secrétaire Générale Sgen CFDT pour l’académie de Montpellier.

Mais, tout a été modifié quasiment à la dernière minute, à la plus grande surprise de la syndicaliste pyrénéenne. « On a su vendredi après-midi par un long courriel du ministère que pour diverses raisons, ce temps d’échanges n’était clairement plus d’actualité et qu’il fallait accueillir nos élèves, tous les élèves dès 8h ce matin ». Le message a donc été passé dans les équipes & aux adhérents des différents syndicats enseignants dont le SGEN CFDT.

Mais tout n’est pas si simple. « Jusqu’au revirement de situation qu’on a eu vendredi soir, dans pas mal d’établissements, la réflexion avait été menée en amont par les équipes enseignantes. Les enseignants ne peuvent pas tout changer en deux temps, trois mouvements. Des enseignants se sont réunis et ont échangé juste avant d’accueillir les élèves », affirme la dynamique syndicaliste avant d’ajouter qu’ « il ne faut pas croire que seuls les jeunes ont besoin de parler. Nos enseignants ont souffert et sont marqués par ce qui s’est passé il y a quelques semaines ». Qui ne le serait pas en pareille situation ?  

« Il faut qu’on puisse parler librement de Liberté, de Laïcité dans nos classes »

Revenant l’espace d’un instant sur le projet initial lancé par Jean Michel Blanquer, actuel ministre de l’Éducation Nationale, Anne Sophie Philippe estime que « ne laisser qu’une ou deux heures aux enseignants, mais aussi aux élèves pour s’exprimer sur des sujets importants, sensibles comme notre devise Liberté, Egalité, Fraternité, mais aussi la liberté dans tous ses registres, le thème de la Laïcité, ça fait court. C’est trop peu ».

« Il faut qu’on puisse parler librement de Liberté, de Laïcité dans nos classes », estime la syndicaliste soucieuse de faire avancer les choses afin que ces thèmes plus que jamais d’actualité ne soient pas cantonnés uniquement « aux cours d’Histoire Géographie et d’Éducation Civique comme c’est le cas, encore en ce moment ». Comment réussir ce changement ? Là encore, la syndicaliste, elle-même professeure d’anglais dans un lycée à Perpignan suggère, pour sa part, « d‘inclure toutes ces thématiques dès la formation des enseignants. Actuellement, on le constate, ils se sentent désarmés. Or, il faut qu’on travaille ces sujets-là, concrètement, dès la formation ».

« Ce matin, j’étais dans les locaux de mon lycée, l’équipe enseignante s’est beaucoup mobilisée. Tous les enseignants étaient émus par la situation que l’on vit. Mais, malgré cela, tous se sont mobilisés pour offrir un espace de discussion à tous les élèves, dans toutes les classes », décrit la prolixe syndicaliste avant d’ajouter que, selon les retours qu’elle a eus, « globalement, les échanges ont porté sur les valeurs de la République et ce que représentent les notions de Egalité Liberté, Fraternité. Les élèves comme les enseignants avaient besoin de parler. Il y avait comme une sorte de communion.

Reste à savoir si les propositions émises par la syndicaliste occitane seront entendues par le Ministre, à Paris. Mais là, c’est un autre débat.