[TRIBUNE] de Clémentine Autain, députée de Seine-Saint-Denis. La France a une nouvelle fois été touchée en son cœur. Devant l’horreur, l’abjection de l’assassinat d’un enseignant, l’hommage à Samuel Paty et la réaffirmation des principes fondateurs de notre République doivent nous rassembler.

Malheureusement, ne respectant même pas ce temps de deuil, certains – Manuel Valls en tête – ont préféré les anathèmes et les insultes à la dignité et à la fraternité. C’est pourtant avec la raison et la réflexion que nous devons mener le débat sur la stratégie la mieux à même de combattre le terrorisme se revendiquant de l’islam, et l’offensive de courants obscurantistes.

La République n’est pas un concept ni une réalité, figés. Elle est toujours inachevée. À chaque époque dans l’histoire, les confrontations ont fait rage entre républicains avant que ne soit dégagé un équilibre, toujours provisoire, garantissant la paix civile et un cadre pour la vie en commun. Refuser ce débat légitime, par malhonnêteté, paresse intellectuelle ou manipulation politique, c’est tourner le dos à l’esprit des Lumières que nous revendiquons haut et fort pour combattre les djihadistes et autres fondamentalistes. Nous avons besoin de confronter, honnêtement et sereinement, nos analyses et propositions. Face aux monstres, c’est dans la qualité et la rationalité de nos échanges que se situe notre force.

J’alerte : la France est en passe de perdre pied

J’alerte : la France est en passe de perdre pied. Au nom de la défense de la liberté et de la démocratie, notre pays s’enfonce dans le piétinement des libertés et de la démocratie. Le débat public est devenu un concours Lépine des idées d’extrême droite. Un jour, on nous propose d’interdire le voile dans tout l’espace public, le lendemain de n’autoriser que les prénoms contenus dans le calendrier, le surlendemain d’en finir avec les rayons halal ou casher dans les supermarchés. La haine, la vindicte, l’empilement de lois liberticides ont pris le pas sur l’argumentation raisonnée et les mesures à même de toucher la cible. Un tel climat ne nous sortira pas de l’immense difficulté dans laquelle nous nous trouvons : il ne peut conduire qu’à la guerre civile.

D’éditos en chroniques humoristiques, de discours à l’Assemblée nationale en plateaux télévisés, j’entends qu’il faudrait que nous balayions devant notre porte. Par ce « nous » , je veux parler de cette gauche sociale, politique, intellectuelle qui se revendique Charlie, défend une laïcité d’apaisement et non d’exclusion, et combat ce racisme qui prend aujourd’hui la forme du rejet des musulmans. Comment est-il possible que cette gauche soit mise au banc des accusés qualifiés par certains comme en dehors du cadre républicain, pendant que l’extrême droite et tous ses porte-voix déroulent sans ambages leurs messages autoritaires et haineux ? Pire, c’est nous qui serions carrément « complices » voire « responsables » des meurtres commis au nom de l’islam. À nous de rendre des comptes, voire de « rendre gorge », pendant que Marine Le Pen bénéficie d’un tapis rouge et que ceux qui gouvernent ou ont gouverné se trouvent dédouanés de toute explication, de toute justification sur leurs manquements, leurs erreurs et leurs errements pourtant décisifs.

Qui a démantelé les services de renseignements ? Qui n’a prévu que 25 personnes dans la cellule Pharos pour lutter concrètement contre la haine et le prosélytisme djihadiste sur les réseaux sociaux, quand nous n’avons cessé de dénoncer les plans d’austérité ? Qui a progressivement laminé la présence et la qualité des services publics dans les banlieues populaires, quand nous nous époumonions à dire que ce retrait de l’État comme du monde associatif était aussi injuste que dangereux ? Qui a fermé les yeux sur les pots-de-vin donnés par une entreprise française comme Lafarge à Daesh [l’Organisation État islamique], alors que nous lancions l’alerte sans que cela intéresse les grands médias ? Qui a laissé le Qatar posséder le PSG ou investir dans les quartiers populaires, quand nous l’avons dénoncé ? Ceux qui se sont affichés en photo avec les membres du collectif Cheikh Yassine [dissous en conseil des ministres mercredi 21 octobre], ce n’est pas nous, mais des figures de l’extrême droite.

Ceux qui assument de prendre gentiment le thé avec de hauts dignitaires saoudiens ou de lâcher les Kurdes pour ne pas déranger la Turquie d’Erdogan, ce n’est pas nous, ce sont des ministres sous Sarkozy, Hollande ou Macron. Et, aujourd’hui, c’est La France Insoumise ou EELV, Mediapart ou Regards, la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE) ou le syndicat étudiant UNEF, Benoît Hamon ou Nicolas Cadène [le rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité], qui sont montrés du doigt, calomniés, exclus du concert des hommages à Samuel Paty ? Ce procès est absolument scandaleux et terriblement dangereux. C’est une insulte à l’intelligence et à l’honnêteté. Et c’est l’alignement sur l’agenda de l’extrême droite.

Notre pays ressemble chaque jour un peu plus à une société préfasciste.

Notre pays ressemble chaque jour un peu plus à une société préfasciste. Le monstre grandit sans qu’aucune résistance collective ne parvienne, pour l’heure, à freiner cette ascension. La tonalité du débat politique est aussi électrique que délirante dans un moment qui devrait exiger du rassemblement et de l’intelligence collective.
La violence se déchaîne de façon exponentielle sur les réseaux sociaux. Les caps franchis dans la tolérance aux propos et propositions racistes sont inouïs. Vide de sens et outil de la diversion, l’expression « islamo-gauchistes », devenue courante, y compris dans la bouche d’un ministre d’État chargé de l’éducation, rappelle la chasse aux sorcières qui visait les « judéo-bolcheviques » ou les « hitléro-trotskystes ». C’est un désastre.

Chacune, chacun a-t-il bien conscience de ce qui se trame et de sa propre responsabilité dans ce sombre théâtre de la vie publique qui nous aspire dans une spirale de violences, d’amalgames, d’arbitraire, dans cette boue idéologique qui nous emmène tout droit vers le néant ? Je pense aux grandes voix qui se revendiquent de la gauche, mais se taisent, voire attisent les confusions et excommunications. Je pense aux journalistes qui ne cessent de poser les questions venues de la droite dure, qui ne voient rien à dire ou redire quand Jean-Luc Mélenchon est qualifié de « collabo » dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, insulte que l’on retrouve ensuite taguée au siège du PCF, ou quand l’essayiste Pascal Bruckner accuse [la militante antiraciste et féministe] Rokhaya Diallo d’avoir « poussé à armer » les islamistes.

Le débat ne serait-il désormais qu’entre Éric Zemmour et Michel Onfray, comme le met en scène la chaîne CNews dans un duel qui n’est rien d’autre qu’un duo ? Un retour sain sur l’histoire du XXe siècle devrait inviter à sortir de la sidération et de la complicité ou notre pays basculera dans de tragiques récidives.

L’heure n’est pas à faire le dos rond en attendant que le tonnerre passe. Il existe une réponse émancipatrice et nous devons la porter avec fierté et convictions. Avec Jaurès, nous savons que la logique de guerre ne conduit pas à la paix. La fermeté n’est pas l’arbitraire. Dans l’idéal de notre République, laïque et sociale, il existe un fil protecteur contre l’obscurantisme et le fascisme. À nous de le faire vivre.

Clémentine Autain, députée de Seine-Saint-Denis