D’un simple tweet, on dirait : « #Délire, tu tombes amoureuse d’un mec, c’est ton oncle qui a foutu ses parents en tôle, les parents du mec sont crevés et tes vieux ont tiré leur appart, bagnoles, et tout ce qu’ils avaient, #problememortel #suishyperamoureuse. » Quelques likes plus tard et une réponse : « @Phocion euh ! bizarre ton pseudo, mais bon arrête ton #Délire, t’as trop regardé @Netflix en fumant la beu de ton frangin. » Quelques secondes, et une autre réponse : « @Phocion t’inquiète, l’ #Amour, s’il existe vraiment triomphe toujours. Nan ! C’est une blague… »

Le Triomphe de l’Amour mis en scène par Denis Podalydès sonne comme un sortilège. L’idée géniale a été d’ancrer cette comédie de Marivaux dans les marécages, et de faire sautiller les protagonistes dans ses eaux troubles. Un trio de valets époustouflants qui offre à ce terrain boueux toute l’animalité qu’il mérite, avec Edwige Baily en Corine sous le nom d’Hermidas, Jean-Noël Brouté, en Arlequin valet d’Hermocrate et le truculent Dominique Parent en Dimas jardinier d’Hermocrate, rappelant que l’Amour pour leur condition n’est qu’une poésie qui donne à la copulation, sa dimension humaine.

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À la fois fleur mâle et femelle, androgyne à souhait, Leslie Menu princesse Léonide travestie en homme devient Phocion. Elle donne aux trois actes, un rythme haletant et juste. Rouge et fragile, comme un coquelicot qui a quitté son champ de céréales, mais jouant de l’Amour, entre sincérité et stratégie dans un calcul savant. La princesse le sait, et le confie à sa servante, à propos d’Agis (Ben oui, Agis : le mec dont les parents ont été tués par son oncle) : « J’ai besoin que l’Amour, avant qu’il me connaisse, le mette à l’abri de la haine qu’il a sans doute pour moi. » Thibault Vinçon en Agis est détonnant avec des fulgurances de jeu « électrique » comme s’il répondait à l’illumination de la princesse Léonide et comme s’il se refermait quand son esprit ne détecte que Phocion.

Avec le philosophe Hermocrate et sa soeur Léontine, la princesse travestie s’engouffre dans un sombre manège qui l’éloigne du sentiment d’équité qui la fait se jeter dans cette aventure, avec la volonté de réparer le passé. La vierge princesse devient un prédateur dominé par le plaisir de séduire. Léontine, interprétée par Stéphane Excoffier est gourmande comme sa présence. Molestée par le désir que lui doit Phocion, pour preuve de son Amour, elle devient touchante, tant elle porte l’espoir de construire un nouvel avenir, et d’épouser autre chose que la vie de son frère. Phocion tombe, le corps de la princesse Léonide se déploie devant un Philippe Duclos au jeu si fin, qu’il réussit en incarnant le philosophe Hermocrate, à nous la monter nue : aussi bien quand il la refuse, que quand il l’accepte, alors même qu’elle reste de rouge vêtue.

Nourrie d’un sentiment nouveau : « Jusque là, j’avais bien entendu parler de l’Amour, mais je n’en connaissais que le nom, » la princesse Léonide laissera en déséquilibre tout ce petit monde. Certes, quelques longueurs, mais difficile de les bouder, dans le contexte de l’amphithéâtre en plein air du domaine d’O, à Montpellier. Denis Podalydès installe un Triomphe de l’Amour qui a l’effet d’un sortilège, et qui fait tomber tous les masques et beaucoup de conventions. Notification de tweet : « @Phocion t’as pas dit, maintenant le #mec : t’es avec ou pas ? »

Le Triomphe de l’Amour de Marivaux
Mise en scène Denis Podalydès, Direction musicale Christophe Coin
Production C.I.C.T. – Théâtre des Bouffes du Nord

Avec :
Edwige Baily, Corine sous le nom d’Hermidas
Jean-Noel Brouté, Arlequin valet d’Hermocrate
Thibault Vinçon, Agis
Philippe Duclos, le philosophe Hermocrate
Stéphane Excoffier, Léontine sœur d’Hermocrate
Leslie Menu, la princesse Léonide sous le nom de Phocion
Dominique Parent, Dimas jardinier d’Hermocrate
Christophe Coin, Musicien

7 au 9 juin 2018 Printemps des Comédiens / Montpellier
15 juin au 13 juillet 2018 Théâtre des Bouffes du Nord
20 et 21 juillet 2018 Châteauvallon, scène nationale

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