Pour les membres de l’association AILÉES (Association Indépendante pour l’Égalité et la Liberté par l’Éducation scolaire), les conditions de réouverture des écoles à partir du 11 mai inquiètent parents, enseignants et élèves.

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La lettre adressée au ministre, à ce jour, a déjà recueilli plus de deux cents signatures en 48 heures.


L’annonce, par le Président de la République, de la réouverture des établissements scolaires le 11 mai a été une surprise pour toute la communauté éducative.

Cette réouverture soulève plusieurs interrogations sur les plans sanitaire et pédagogique.

L’aspect sanitaire de la reprise

Le protocole sanitaire, dont la diffusion officielle a été très tardive, place les personnels et les parents face à une responsabilité qu’ils ne peuvent assumer et pose plusieurs questions. Comment assurer une distanciation sociale efficace, avec de jeunes enfants, toute une journée ? Comment un seul adulte peut-il s’assurer que quinze enfants respectent les gestes barrière ? Comment peut-il assurer le lavage de mains de ces quinze enfants au rythme préconisé par le protocole sanitaire ? Comment les élèves de maternelles peuvent-ils respecter ce cadre contre nature toute une journée ? Comment les personnes en charge du nettoyage vont-elles être protégées ? Pourquoi ne pas avoir écouté l’avis du Comité scientifique qui préconisait une rentrée en septembre ? Comment les parents, dans ces conditions, peuvent-ils laisser sereinement leur enfant à l’école ?

De plus, la remise en route des écoles, même à faible régime, va engendrer une chaîne de transmission du virus que le simple bon sens permet de comprendre : transports scolaires ? Cantine ? Internat ? Croisement dans les couloirs ? Échange de matériel ? Contacts inévitables entre et avec les plus petits ?

Une fois que le virus aura été contracté au sein de l’école ou de l’établissement, il va engendrer une seconde vague de contamination de la population, par les transports en commun et les différents contacts, qui concernera les élèves et leur famille, les enseignants et leur famille, les personnels engagés dans la bonne marche d’un établissement scolaire et leur famille.

Cette logique a peut-être été dictée par la perspective d’une immunité de groupe, or les dernières publications scientifiques, semblent aller à l’encontre de cette stratégie, puisque les anticorps protègeraient très peu de temps les individus ayant déjà contracté le virus. Cette stratégie est par ailleurs extrêmement dangereuse pour les enfants, les personnels et en définitive l’ensemble de la population. Les dernières publications scientifiques, concernant la maladie de Kawasaki pour les plus petits devraient inciter les représentants de l’État et responsables de la Nation à la plus grande prudence. En l’état des connaissances, très incertaines, le bon sens appelle à laisser passer l’été et à avoir ainsi quelques précieux mois supplémentaires et de plus amples connaissances concernant cette maladie avant d’affronter une seconde vague de contamination.

Les préconisations ne concernent que les cas symptomatiques et paraissent singulièrement insuffisantes au regard de ce que l’on sait du virus et de cette maladie, qui se révèle asymptomatique, dans la majorité des cas, chez les enfants et les jeunes, ce qui ne les empêche pas d’être porteurs de charges virales importantes selon les dernières études.

L’annonce du maintien des épreuves orales de français du baccalauréat est aussi une zone d’inquiétude et de questionnement : pourquoi maintenir ces oraux (ce qui signifie implicitement qu’il n’y pas de danger à la passation d’oraux) et, dans le même temps, décaler après la rentrée ceux des concours internes de l’éducation nationale, voire même annuler les oraux des concours externes de recrutement : quelle logique dirige ces choix contradictoires ?

Les enseignants, les directeurs d’école, chefs d’établissement, maires et préfets, légalement responsables de la sécurité des élèves, peuvent-ils accepter une reprise dans de telles conditions ?

L’aspect pédagogique de la reprise

Le souhait du Président de ne pas laisser les élèves décrocheurs au bord du chemin éducatif rejoint la préoccupation des enseignants qui sont inquiets du bon déroulement de la scolarité de leurs élèves. Leur inquiétude à ce propos est d’autant plus grande que les élèves qui ne se sont pas manifestés depuis le passage à l’enseignement à distance représentent non pas 5%, comme vous l’avez annoncé, mais entre 8 et 25% selon les niveaux d’après nos propres estimations, le plus grand nombre d’élèves en décrochage se trouvant chez les lycéens, ceux-là mêmes qui rentreront le plus tard.

Dès lors, comment garantir l’égalité de l’accès à l’instruction scolaire, tant dans les conditions de l’enseignement à distance en vigueur depuis le 16 mars que dans celles qui se dessinent pour la reprise en présentiel ? Comment pourrait-on attribuer des notes justes à l’oral du baccalauréat de français, dans de telles conditions ?

De plus, alors que les enseignants ont fait un travail important pour mettre en place le télétravail, faire revenir les élèves sur la base du volontariat, risque de nuire aux rituels établis avec les élèves qui suivent à distance, sans pour autant bénéficier aux élèves décrocheurs qui ne reviendront pas forcément à l’école. Quand bien même reviendraient- ils, que leur progrès seraient fortement compromis par les conditions de cette éventuelle reprise. Comment les enseignants pourraient-ils assurer ce double enseignement (présentiel et distanciel) sachant que la majorité d’entre eux déclare que le télé- enseignement est extrêmement chronophage ?

Il nous paraît tout à fait étonnant que cette attention portée aux élèves les plus en difficulté s’assortisse de suppressions de postes. Des ouvertures de postes sont en effet annoncées dans le premier degré, mais, sont ces ouvertures sont récupérées par les 440 postes supprimés dans le second degré, alors même que les collèges et lycées recevront plus de 22 000 élèves supplémentaires. Encore plus étonnant, ces suppressions n’épargnent pas les établissements des zones dites sensibles où le taux d’élèves en décrochage est pourtant le plus important. Enfin, autre anomalie, nombreuses sont les académies qui protestent contre la suppression de postes RASED, destinés au soutien des élèves du premier degré les plus en difficulté.

Outre ces incohérences, la question de la reprise pose un problème à double détente : il faut la réfléchir dans l’urgence d’une reprise avant les vacances d’été, dont nous contestons la faisabilité pour les raisons sanitaires évoquées précédemment, et dans la perspective du parcours des élèves, c’est-à-dire de la rentrée de septembre, et pour les plus grands, de l’obtention du baccalauréat.

En effet, une reprise en petits groupes, nécessaire et rassurante auprès du public, va ralentir la progression pédagogique et doit amener à reconsidérer les programmes :

  • Pour une heure de cours par groupe de quinze au plus, il faudra le dupliquer trois fois en lycée pour que chaque élève y ait accès. Dans ces conditions, les programmes ne doivent-ils pas être réaménagés au vu d’une progression forcément plus lente ?
  • Pour les plus petits, qui seront également répartis en groupes, la même question se pose. Les programmes ne pourront être respectés.

La question du réaménagement pédagogique se pose aussi pour la rentrée 2020. Il n’est pas envisageable pour les enseignants et les élèves de faire comme si rien ne s’était passé l’année précédente. A minima, un réaménagement des programmes est nécessaire. 

Concernant la passation des E3C : ils n’ont pu se tenir dans certains établissements. Dans ceux où ils se sont tenus, les épreuves ont souvent été perturbées. Les élèves découvraient tous de nouvelles épreuves dont le contour a été défini très tardivement et, beaucoup d’entre eux, comptaient sur la deuxième session pour s’améliorer : ne faut-il pas annuler ces épreuves par souci d’équité des élèves sur le territoire et parce que les règles prévues ont été modifiées en cours de route ?

Ces questions pédagogiques doivent être réfléchies en amont et collectivement, avec l’expertise des personnels de terrain, afin que la communauté éducative soit véritablement prête à la reprise.

Compte tenu de l’effort demandé à la population, aux parents, aux enseignants, aux élèves qui ont été confrontés aux difficultés de l’enseignement numérique, la communauté éducative ne peut se contenter d’annonces vagues dictées, semble-t-il par l’urgence plus que par la raison, et par des problèmes économiques qui devraient trouver leur solution en dehors des salles de classe.

L’attention du gouvernement portée aux banques, aux fonds d’investissement, aux compagnies aériennes, à l’industrie automobile, à la chute du PIB, qui légitime d’ailleurs les mouvements contre la réforme des retraites, doit pouvoir se concilier avec une attention portée à l’humain et donc à sa sécurité, sa santé, son éducation.

C’est une question de respect que vous nous devez, Monsieur le Ministre, que vous devez aux citoyens devant lesquels vous êtes responsable de la bonne marche des services de l’État.