Pure psychologie, la mythologie recèle le trésor de l’existant. Nombre de représentations symboliques, dans les consciences établies, ont perdu leur sens. Le savoir immaîtrisé équivaut à une arme qui incorrectement maniée, devient un danger pour son possesseur. Et si le temps était venu de comprendre ce que nous savons ?

Non, la figure de Narcisse n’exprime pas l’égocentrisme grossier dont on l’affuble couramment. Hautement plus subtile, cette allégorie évoque l’identification.

Dérivé du grec narkê (sommeil), Narcisse symbolise d’abord la léthargie intellectuelle. L’esprit endormi, réduit à l’esclavage de sa propre connaissance, ne songe même plus à se libérer. Rejetant la nymphe Echo, Narcisse ignore la portée du langage. Lorsqu’il observe l’eau, élément associé au mental, c’est lui-même qu’il voit. Ce reflet de soi dans les eaux psychiques représente l’identification à la parole et à la pensée. L’attachement généré par des idées indues éloigne l’être de sa nature.

Concrètement, ce qui n’est résolu intérieurement se retrouve matérialisé, manifesté à l’extérieur. Ainsi en est-il de la recherche de soi. Parfois, des frères jumeaux inséparables cultivent une ressemblance capillaire, vestimentaire et comportementale. Cette recherche du double parfait, de l’autre moi, est celle d’une complétude qui pourtant ne peut exister en dehors de soi. En amour, on voudrait rencontrer sa « moitié » quand il s’agirait plutôt d’être soi-même entier, suffisamment autonome et indépendant pour accueillir « l’autre ».

Narcisse représente cette projection permanente du « moi » dans les enjeux non choisis du monde conditionné, auxquels nous répondrons durant toute notre vie à moins d’une prise de conscience fondamentale. Comme la plupart des protagonistes mythiques, Narcisse meurt à l’illusion pour renaître dans l’au-delà. Depuis les cieux (de l’esprit), il scrute encore le Styx, affluent du fleuve des enfers, ces derniers reflétant le savoir caché (qui n’est pas caché bien loin). C’est par la méditation, la réflexion en dehors des sentiers battus, que l’on (re)découvre l’indispensable sens des mythes et des représentations, composant notre imaginaire.