[Tribune] La démocratie est-elle une maladie contagieuse ?

Illustration : Aliéné enchaîné à Bedlam, source Gallica BnF

Tribune de Julien Colet, animateur du groupe d’action de La France insoumise l’Avenir en Commun(e) Montpellier Métropole.


« J’entre chez un marchand de vin, je m’assieds à une table, je parle, un cercle se forme; je m’échauffe, le cercle grandit. Bientôt l’enthousiasme est tel que la salle est comble; on monte jusque sur les tables pour m’entendre (…) J’entraîne d’autant plus les masses que je suis une communarde, c’est vrai, mais une communarde de bonne compagnie. Ma phrase étant bien faite, je les électrise et le tour est joué ».

Ainsi parlait une communarde juste avant son entrée à l’asile.

Dans son livre incroyable « L’homme qui se prenait pour Napoléon¹ », Laure Murat fait état du débat qui anime les lendemains de la Commune : les Communards sont-ils des fous et des aliénés, ou bien sont-ils responsables de leurs actes ? Autrement dit, la fièvre révolutionnaire est-elle une maladie psychiatrique ?

Pour les médecins versaillais la cause est entendue. Maxime du Camp estimait que « presque toutes les malheureuses qui combattirent pour la Commune étaient ce que l’aliénisme appelle des « malades » ».

Dans son ouvrage au titre évocateur, « Les Hommes et les actes de l’insurrection de Paris devant la psychologie morbide », le docteur Laborde diagnostique savamment que les insurgés souffrent d’une tare héréditaire les inclinant à la folie.

Brierre de Boismon, directeur d’une maison de santé, écrivait quant à lui : « Il y a encore des fanatiques qui rêvent une rénovation du Monde par des moyens impraticables : ceux-ci sont les premiers éléments de la folie démagogique; mais il y a surtout une multitude d’individus qui ont sur la famille, la propriété, l’individualité, la liberté, l’intelligence, la constitution de la société, des idées tellement en opposition avec la nature humaine que la folie seule peut expliquer ».

On dirait du Michel Cymes dans le texte. Pour ce dernier qui a fait une sortie remarquée sur le plateau de C à vous, le diagnostic est sans appel : Mélenchon est un dingue. Le leader de la France Insoumise ne s’indigne pas, mais « il pète un plomb de façon brutale », il « éclate »; si Mélenchon hausse le ton, car révolté par une injustice, c’est parce qu’il est « caractériel » (définition : qui présente des troubles du caractère). D’ailleurs Michel Cymes précise que c’est en tant que médecin qu’il parle, argument d’autorité, argument de notable.

Depuis 2012, la psychiatrisation de Mélenchon constitue une tendance lourde de la doxa officielle de la caste.

Combien de fois n’avons nous pas entendu sur les chaines de désinfo continue les questions suivantes : « Mélenchon est-il devenu fou? », « Mélenchon a-t-il pété un plomb? », Mélenchon a-t-il « dépassé le stade anal-sadique » (lu dans Marianne 2012)? Mélenchon est-il paranoïaque? Mélenchon est-il en burn-out? Mélenchon est-il narcissique? Et même cette pauvre Françoise Hardy, à qui on ne demandait rien, déclarait il y a peu que Mélenchon « était un fou furieux »… Une avalanche de termes médicaux pour désigner un danger que tous redoutent : la fin du désordre établi qui permet à une minorité d’aliéner le peuple et la nature.

Ce que montre, entre autres choses, le livre de Laure Murat, c’est que de 1789 à aujourd’hui, le parti de l’ordre établi a toujours instrumentalisé la folie pour discréditer l’adversaire politique. En 1848, les médecins utilisent même un nouveau terme psychiatrique pour décrire cette passion nouvelle de l’Égalité : Morbus democraticus, la Maladie démocratique. Tous se lamentent alors sur la névrose révolutionnaire qui gagne un nombre sans cesse croissant de Français.

« L’histoire se répète, la première fois comme une tragédie, ensuite comme une farce », écrivait Marx. Quand elle se répète pour la millième fois, la farce sombre dans le grotesque et le vaudeville.

La priorité de la caste médiatique, affolée par la montée en puissance insoumise, est clairement posée aujourd’hui : discréditer l’opposant aliéné pour effacer son discours politique.

Et puis surtout il s’agit de faire oublier cette question fondamentale : la véritable folie, la véritable absence de raison, n’est-elle pas celle du capitalisme qui saccage la planète et tue nos vies ?

¹ L’homme qui se prenait pour Napoléon, Laure MURAT, éditions Gallimard, Folio, 2011