Une « révolution solidaire » pas toujours  facile, et parfois (souvent) en échec

La « révolution solidaire » a fait son chemin, interpelant les États récalcitrants mus par des politiques pas toujours honorables, et se substituant à eux trop souvent… Jamais, pour paraphraser Churchill, jamais autant de personnes n’ont été assistées par autant de personnes en autant de lieux… Cela est certainement très bien. Les bonnes intentions se sont multipliées, allant au-delà des besoins provoqués par les conflits entre États… Au fur et à mesure que la globalisation solidaire se confirme sous toutes les latitudes et longitudes, elle rencontre d’autres casse-têtes, car le terrain est complexe, et il faut l’admettre, les victimes ne sont pas toutes des agneaux innocents. La neutralité, l’universalité et l’impartialité, devenues principes éthiques, sont mises à rude épreuve. Sur le terrain, il importe avant tout de faire une distinction de taille : bien séparer le respect de la dignité minimale due à chaque individu, de la nécessité de justice. Poussé à l’extrême, ce raisonnement nous impose de ne pas faire de distinction, entre les individus dans le besoin, et les «monstres» les plus sanguinolents devenus victimes. Refuser l’humanitaire ne fut-ce qu’à une seule personne entrainerait un antécédent qu’il sera difficile, voire impossible, de contrecarrer… Combien de fois en effet dans des zones de conflits généralement inter-ethnique ou « identitaire », on s’est entendu dire qu’il ne fallait pas porter secours à tel groupe de personnes à la dérive, car «ce ne sont que des cafards» ?

Personnellement, j’en garde le souvenir très vif de la Côte d’Ivoire au début des années 2000. L’année précédente, en Afghanistan, notre équipe avait enterré des morts talibans, tués au cours d’une bataille du côté du Panshir, autant pour des raisons d’hygiène que pour offrir des sépulcres dignes aux morts. Quelques heures plus tard, les cadavres ont été déterrés par les villageois et accrochés aux arbres. Il leur était insoutenable de voir leurs ennemis, comme des êtres humains… Des récits comme cela, il y en a beaucoup. Cela ne nous rend ni aveugles ni sourds aux besoins de justice. À cet égard, le monde humanitaire a salué comme un immense progrès la création en 1998 de la Cour pénale internationale, cristallisation tangible du DIH (droit international humanitaire), affectée depuis par des tribulations qui trouveraient place dans un autre chapitre. Signalons que les États ne sont pas les seuls à être cités au chapitre de l’horreur. Bien des acteurs, non étatiques ne sont pas en reste. L’application du DIH qui incombe effectivement aux États est hésitante, partielle, controversée, subjective, et souvent cette application se fait tardive…

Une constante : les conflits entre communautés et nations

Mais en fin de compte, vouloir assister l’autre dans le besoin, préserver la vie et la dignité humaine : est-ce vraiment si neutre ? Si l’on admet que dans le passé, ce grand passé qui remonte au début de la vie en communauté de certains bipèdes dont une branche au moins [14] est venue constituer notre espèce, les conflits entre communautés (puis entre nations) ont formé une constante malheureuse. Vae victis (malheur aux vaincus) semble avoir été la seule règle absolue en dépit de certaines tentatives menées pour limiter les excès des violences – pas toujours par compassion humanitaire : capturer femmes, enfants et hommes pour en faire des esclaves, suivait une autre forme de raisonnement – et il aura fallu que nos consciences collectives, sociales et morales, évoluent autrement. En fin de compte, le génocide tel qu’il a eu lieu avant 1942 simplifiait quand même les choses. En éliminant in extenso un groupe de gens gênants, on éliminait un problème et on ouvrait la voie à de grandes entreprises coloniales et même précoloniales… Aujourd’hui, une telle radicalité n’est plus acceptable. Aujourd’hui, l’ennemi doit non seulement laisser la vie à « l’autre », mais permettre aussi qu’on le nourrisse, qu’on le soigne, qu’on l’assiste et qu’on le protège. C’est déformer des pratiques ancestrales, c’est déjà briser une certaine tradition… À voir la chose sur un champ de bataille n’interpelle pas trop, du moins là où prévaut une certaine décence entre belligérants, mais lorsqu’il s’agit de faire valoir des droits tous azimuts, les choses se gâtent. Le droit accorde plus d’importance à l’individu qu’au groupe et ça peut déranger. Dans combien de cercles, refuse-t-on encore, le droit du choix de l’individu (généralement féminin) au nom de la tradition ? Et où, refuse-t-on encore le droit du choix individuel, au nom d’une culture religieuse ?

L’utilisation continue des gaz de combat

Nation, Parti, coutume, religion, pureté génétique (supposée)… Tout est mis en avant pour récuser l’individu ; la «revanche» historique est évoquée, à tort ou à raison, pour justifier le viol des droits présents… surtout là, soyons francs, là où les communautés n’ont pas muri au soleil démocratique. Parce qu’on se sent en droit d’être hors la loi, on s’autorise le droit d’infliger l’horreur envers les «autres». Une des grandes vertus de la démocratie est bien la tolérance. Le succès humanitaire est d’avoir débordé du cadre des régimes démocratiques et de ce fait on assiste (parfois impuissants) à des actes de régression : par exemple, le Protocole de Genève (1925) interdit l’usage militaire des gaz de combat (ainsi que l’emploi d’armes biologiques). Des armes dont l’efficacité militaire peut être contestée, mais dont l’attrait, si on peut le dire ainsi, réside dans la peur (légitime) qu’elles suscitent. En violation du Protocole, Mussolini en fit usage en Libye (1928) et en Éthiopie (1935), car il s’agissait d’assujettir des «barbares»,  Nasser fit de même au Yémen, déjà (1963), puis on pense que l’URSS  s’en servit en Afghanistan, alors que l’on sait que Saddam Hussein a gazé les siens.  Bashar al-Assad aussi, sans parler des Agents Orange au Vietnam, et de l’utilisation douteuse de pesticides (Rhodésie, 1970). Même le Cuba de Castro aurait gazé les combattants de l’UNITA (1980)… Laissez l’action militaire se développer «sous le radar» dans l’espoir d’une impunité juridique, et les vieux réflexes reviennent. Universellement honnis, ceux qui ouvrent ce genre de robinets peuvent et doivent être menés devant la CPI à La Haye. Dans le même esprit d’opposition à l’horreur, on a pu faire interdire cette autre arme combinant souffrances extrêmes et terreur : les mines antipersonnel. Une interdiction qui doit moins aux bonnes intentions des États qu’à une extraordinaire mobilisation populaire par le biais d’ONG engagées qui ont su contraindre les États à prendre leurs responsabilités, et à signer le Traité d’Ottawa. Des prix Nobel pour la Paix ont été décernés pour cela…

[À un degré bien moindre, on a parfois des surprises. Notamment dans des contextes nouveaux, mais tout aussi enflammés. Dans les Highlands de Papua Nouvelle-Guinée où des tribus ennemies se font des guerres ravageuses en permanence. Une tradition «identitaire», qui est devenue encore plus sauvage avec l’adoption d’armes de guerre moderne. Des chefs nous disaient qu’ils étaient tout à fait d’accord pour accepter que l’on aide les victimes chez leurs ennemis. Qu’ils respecteraient la «neutralité» de l’assistance fournie, mais qu’ils se réservaient le droit de « seulement » massacrer les gens dans les tentes.]

Les difficultés de la « gestion humanitaire » sur le terrain

Le terrain est cependant traitre, même s’il est semé de bonnes intentions. Le fait de donner le minimum vital dans des situations difficiles crée, qu’on le veuille ou non, une situation de pouvoir. Et ce n’est pas tout le monde qui est en capacité de bien gérer ce pouvoir.  Les complications se forment au moment où la victime reçoit l’aide. Là où la matière est livrée à des gens nécessiteux, par des gens qui sont souvent eux-mêmes dans le besoin. Donner, dans des situations de crises aiguës provoque invariablement des rapports de forces, et des tentations. Le fait de passer par un chef de village pour faire une distribution semble naturel et légitime, mais le faire revient aussi à le renforcer, alors qu’il n’est pas forcément le meilleur des hommes… Passer outre son entremise, c’est alimenter la zizanie, et la discorde. Quel est l’acteur humanitaire sur le terrain qui ne s’est pas arraché les cheveux face à la problématique des «listes» de victimes gonflées à dessein ? L’action humanitaire peut-être aussi détournée par des groupes armés, qui ne sauraient survivre – et combattre – autrement, même si la cause est au regard de la justice, légitime. Au Soudan du Sud par exemple, le cas étant loin d’être unique, la SPLA [15] considérait les déplacés, et surtout les mineurs non accompagnés : «d’appât à assistance». Cette Armée de Libération Populaire du Soudan a su pendant longtemps manipuler les agences humanitaires, avec ces victimes les plus vulnérables, afin de nourrir leurs propres combattants, et ainsi poursuivre leur lutte contre le régime de Khartoum.

Mais l’ingérence importée par les humanitaires agit à d’autres niveaux, moins criants, et tout aussi réels. L’humanitaire moderne, première mouture, estimait qu’il suffisait d’envoyer de la nourriture aux communautés affamées, et dans les cas extrêmes, comme au Soudan du Sud actuellement, le faire avec des largages par avion. C’est une façon somme toute grossière qui ne convient qu’aux situations extrêmes. Donner même de façon moins drastique n’est pas libre de risques de distorsions. Il peut arriver que de tels gestes nuisent à la production agricole d’une région, ou nuisent à l’infrastructure économique existant, en appauvrissant des familles dont les revenus étaient basés sur le commerce. Ou encore cela infantilisait des communautés de bénéficiaires, qui à leur tour se retrouvaient salis dans leur dignité.  L’acteur humanitaire a dû chercher des alternatives «intelligentes» et la plus «intelligente», ou du moins une des plus «intelligentes» a été le recours à ce vieil «ennemi» des idéalistes : l’argent.

Là où c’est possible, la distribution d’argent aux personnes dans le besoin autorise le choix et peut renforcer le tissu économique local. La distribution d’argent provoque des distorsions bénéfiques, même si elle bouleverse des coutumes établies : au Mali par exemple, suite à des conflits latents et périodiques entre communautés d’éleveurs et communautés d’agriculteurs, on a choisi de remettre de l’argent à des familles déplacées, mais on a aussi choisi de remettre cet argent aux femmes des familles concernées, et non pas aux hommes qui auraient pu le boire, ou bien s’acheter d’autres femmes… Résultat, la femme, bien que dominée dans un système traditionnel patriarcal, devenait autrement plus importante, et incontournable. Ses enfants pouvaient espérer être mieux nourris et mieux vêtus. On ne pouvait que saluer cette évolution qui faisait face à bien des hommes maugréant. Cependant ces bonnes intentions introduisaient des influences, et des comportements qui impactaient sur le statu quo culturel et social. L’humanitaire n’est, à cet égard, pas neutre.

Ne pas minorer les réactions xénophobes et parfois leurs explications concrètes

Notre tissu solidaire s’est enrichi au cours de ces dernières décennies : le peuple associatif est partout. Il agit pour tenter de parfaire le bien commun, donner à ceux qui souffrent, et défendre l’environnement, les animaux… Tout cela est devenu normatif. L’action qui en résulte s’avère assez efficace. Pourtant, certains répugnent à agir. Le racisme n’est pas un phénomène nouveau. C’est une réaction circonscrite dans un cercle idéologique défini, que l’évolution de la solidarité peut ignorer. Ailleurs, c’est-à-dire : loin de l’hexagone, loin de l’Europe, l’action humanitaire qui vient en aide à des populations déplacées internes ou réfugiées [16] ont appris, parfois péniblement, qu’on ne peut pas ignorer les sentiments, et les besoins des communautés autochtones qui souvent sont aussi pauvres que les nouveaux arrivants. C’est le cas des Rohingyas arrivant au Bangladesh. L’accueil réservé aux déplacées varie énormément selon des critères très divers : liens culturels, histoires passées, espace occupé, accès à l’eau, à la terre et aux services… En général, dans un premier temps, les populations établies sont plutôt compréhensives. Mais avec le temps, avec l’accroissement des individus déplacés, parfois suite à des manigances politiques (exemple le Liban), l’accueil se fait plus froid, et la population locale devient hostile. C’est aussi ce qui se passe au Bangladesh, où après un premier élan de générosité, le gouvernement cherche par tous les moyens à juguler le flot des réfugiés, et à déplacer ceux qui sont arrivés sur leurs terres. Si les ONG protestent contre les restrictions qui leur sont imposées par les autorités, il faut néanmoins prendre en compte les inquiétudes que peuvent avoir des gouvernements qui craignent l’émergence de troubles graves. Rares sont les gouvernements (et les populations) qui ont la capacité d’accueil des Jordaniens. Sur une population totale d’environ 9 millions d’âmes, la Jordanie est un asile pour 5 millions de réfugiés : 2 millions de Palestiniens, 1,4 million de Syriens, 1 million d’Irakiens et un demi-million de Yéménites et Libanais.

La Jordanie est un cas particulier : ce n’est pas seulement l’indépendance qui a été attribuée en 1946, mais la création d’une entité spatiale et culturelle : avec une population bédouine plus ou moins mouvante, plus ou moins homogène d’un peu plus d’un million d’âmes. On peut arguer que l’identité jordanienne ne s’est pas forgée uniquement à travers, mais avec et par l’arrivée massive de réfugiés expulsés de Palestine ; dans presque tous les autres cas, les réfugiés arrivent dans des contextes culturels établis et c’est là que : réalités, peurs et fantasmes se combinent. Les humanitaires le savent, une population d’accueil doit se préparer. Elle se prépare en pensant à ses besoins, elle se prépare en écoutant et répondant à ses inquiétudes, elle se prépare aussi (autant que possible) en élaborant de concert avec les autorités en place des modalités d’accueil notamment l’accès au travail et aux services… Par exemple, si les réfugiés sous la responsabilité du HCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) n’ont pas le droit de travailler, c’est précisément afin d’éviter une dégradation économique et sociale.

Europe : l’accueil des réfugiés revu en forte baisse

La comparaison avec ce qui se passe en Europe à ses limites. Les chiffres et les concentrations tout d’abord, les moyens mis à disposition aussi… Mais force est de reconnaître que l’arrivée en continu, et malgré les circonstances souvent dramatiques, le phénomène suscite à travers de nombreux pays européens des réactions peu honorables ; les questions légitimes des populations établies et pourtant habituées à se sentir solidaires souvent grâce aux dons et au bénévolat sont exploitées par des mouvements ultra-nationalistes, identitaires, populistes ou tout simplement opportunistes. La réaction des différents États européens concernés, dont la France, a été un mélange d’ouverture (limitée), et de mouvements de crispation parfois hautement répressifs. Pourtant avec des crises importantes en Afrique et en Asie, les chiffres restent relativement modestes : selon le IOM quelques 186 000 migrants sont arrivés en Europe en 2017 contre 390 500 l’année précédente et 44 500 pour l’année en cours. Face à une population européenne d’un peu plus de 740 millions de personnes. Pourtant, les effrois des États européens se sont manifestés avec l’adoption du Règlement de Dublin III (2013) qui fait que le pays responsable de la demande d’asile d’un migrant « est le premier État membre où sont conservées les empreintes digitales » de celui-ci. Ce qui, on le sait, place un fardeau déséquilibré à l’extrême sur les pays du sud [17]. Et comme toujours, quand on ne sait pas quoi offrir, on donne de l’argent. Ainsi en 2016, l’Union Européenne a débloqué une enveloppe de 700 millions d’Euros, sur trois ans, pour aider les migrants.

Comment donc revenir vers un règne des bonnes intentions de jadis, comment poursuivre cette rapide évolution de la solidarité, avant que nos sociétés soient « pourries » et dégradées par la peur et l’appréhension ? Sans doute faut-il plus d’intelligence, d’écoute et d’imagination, l’argent seul ne suffit plus. Sans doute faut-il aussi que la gauche libérale cesse de stigmatiser ces communautés qui se posent des questions sur l’impact des migrations, et entre dans un débat créatif…



[14] Il n’y a pas, apparemment, de « pureté génétique » chez H. sapiens, on a aussi assumé, par endroits, du H. neanderthalensis et du H. sapiens denisova ce qui fait quand même un espace-temps constitué de pas mal d’années…


[15]“L’Armée de Libération Populaire du Soudan” d’inspiration maoïste ou maoïsante…


[16] Population déplacée interne : groupes de personnes qui ont été contraints de quitter leurs foyers, par des faits de guerre ou autre, mais restent sur le sol national ; réfugiées sont celles qui traversent une frontière ; migrants sont des individus qui partent de chez eux poussées plus par une motivation personnelle, échapper à la pauvreté, etc.


[17] En fait en 2017, l’Allemagne aura été la plus hospitalière, suivi de la France, de l’Italie, la Suède, l’Autriche et le Royaume uni (La Croix du 14/06/2018) ; à l’exception de la France, ce sont aussi les pays où l’extrême droite a connu des scores électoraux importants. Dans le cas de l’Autriche et de l’Italie, déterminants. Le Royaume uni bien sûr a réagi à la migration intra-européenne avec le Brexit dont la xénophobie fut un élément important sinon primordial.