Une illustration de la précarité étudiante : Les étudiants soignants, de la main d’œuvre pas chère en temps normal et en temps de crise

Une étudiante infirmière à Béthune : « On a eu zéro info […], vraiment ça m’étonnerait car c’est juste compté comme un stage… donc on aura nos 50 euros par semaine pas plus je pense […] Y a plein de stagiaires infirmiers qui ont plus de stages, et qui du coup sont réquisitionnés pour travailler. Sauf qu’en fait ils travaillent en tant qu’aide-soignant MAIS avec le statut de stagiaire. Ils ne sont pas payés, en échange on leur valide leur stage mais c’est tout »

Une étudiante en 7ème année de médecine à Montpellier : « On n’est pas beaucoup payés […] Les internes font rouler l’hôpital car ils sont moins chers à payer qu’un médecin. Il y a des patients de 80 ans qui passent vraiment 16h sur un brancard. Médecins comme infirmières, on pense tous que c’est de la maltraitance. Le problème c’est l’argent : il faut du personnel, des infirmières pour s’occuper des patients, et aussi de médecins. […] Là c’est vraiment exponentiel, on a de plus en plus de gens qui viennent. Comme on ne sait pas ce qu’on va vivre dans 10 jours, c’est angoissant. Pour l’instant on a pas de manque de masques, mais il y a eu 12000 masques volés dans les stocks, et on ne sait pas si ça a été réapprovisionné. On a peur de manquer de matériel. Car pour chaque patient, chaque soignant doit se changer à chaque fois. Ça fait beaucoup de matériel. »

Comment fonctionnent les études de soignants ?

Des mois de grèves d’infirmiers et d’infirmières et des démissions de médecins : ils avaient déjà tiré depuis longtemps la sonnette d’alarme, l’hôpital public s’effondre, les conditions de travail sont insupportables, les soignants s’accusent eux-mêmes d’être maltraitants par manque d’effectifs et de moyens. Pas de surprise donc quand le système de santé français se retrouve débordé par le coronavirus en quelques jours. C’est cette fragilité du système hospitalier français qui explose aux yeux de tous : on ne peut pas nier et mépriser indéfiniment les problèmes soulevés par les travailleurs et travailleuses.

Mais comment fonctionnait-il cet hôpital avant la crise ? Et bien c’est les étudiants en infirmerie et les internes en médecine qui le faisaient fonctionner dans l’ombre. Ces étudiants qui suivent une formation en connaissance de cause. Attardons-nous sur les étudiants en infirmerie : plusieurs mois de stage par an, ils accomplissent dès la deuxième et troisième année des tâches indispensables au fonctionnement de l’hôpital. Mais leurs conditions de travail sont trop souvent méconnues : des semaines de 40H et des services qui commencent aussi bien à 5H du matin qu’à 18H. Bref, de vrais soignants : mais pour quelle rémunération ?

  • 28 euros par semaine en 1e année
  • 38 euros par semaine en 2e année
  • 50 euros par semaine en 3e année

Non vous ne rêvez pas ! Pour ces étudiants essentiels à la machine hospitalière, la rémunération mensuelle s’élève en dernière année à 200 euros par mois, pour une année de formation qui contraint à effectuer cinq mois de stage. C’est bien le métier légal le moins bien payé de France : pas de surprise, écrasés par les cours, les mémoires à rendre et les horaires irréguliers des stages, les étudiants en infirmerie ont rarement eu l’opportunité de réclamer plus, rajoutons à cela la pression sociale dans le milieu hospitalier qui dissuade de défendre ses droits. C’est donc pour un salaire de 1,5 euros par heure pour les troisièmes année (si l’on considère que le temps de travail se limite à 35H par semaine), que nos étudiants font tourner l’hôpital. Certainement pas de quoi payer un loyer. Et sans soutien financier des parents, il semble impossible de suivre de telles études : oui, pour un métier aussi essentiel à la santé publique, ce que nous prouve la pandémie une fois de plus, ce n’est pas le coût des études qui est prohibitif mais bien une rémunération beaucoup trop faible. Les étudiants en infirmerie doivent se contenter d’une simple rémunération en « expérience » pour plusieurs mois de stage dans l’année : dans n’importe quelle autre filière, une telle situation serait illégale.

Évoquons également les internes en médecine, payés 500 euros par mois après 5 ans d’étude et qui sont également des pièces maîtresses dans un hôpital public qui fuient de plus en plus les médecins professionnels à la recherche de meilleures conditions de travail. Les internes avaient bien essayé de se faire entendre par la grève et en manifestant au mois de décembre dernier : mais une fois encore, le silence des directions avait rejoint le mépris des élites économiques et politiques face à des hôpitaux publics « trop chers » et « mal gérés ».

Pourquoi ça fonctionne aussi mal ?

Insistons bien sur un point : cette description est celle du fonctionnement « normal » de l’hôpital. Une logique d’appauvrissement des services publics et de creusement des inégalités économiques et sociales au bénéfice des plus riches, logique justifiée par le spectre fantasmé d’une « dette » monstrueuse dont on observe bien aujourd’hui l’absurdité de cette menace. Rappelons au passage que la dette n’est que la conséquence d’une crise financière et de la dépendance de l’Etat face aux banques.

Mais dans cette France gérée comme une start-up des plus dynamiques et des plus prometteuses : ce sont les étudiants en infirmerie et les internes en médecine qui doivent encaisser les choix budgétaires irresponsables.

Ce constat ne doit pas s’arrêter au domaine de la santé : étudiants précaires dans la grande distribution, la garde d’enfant, la restauration, la livraison, l’aide aux personnes âgées, les cantines d’hôpitaux, l’animation, les entreprises de ménage… Ces travailleurs sont partout mais invisibles, ils font tourner l’économie pour des salaires dérisoires, sans protection sociale, souvent au « black », avec comme seule motivation celle de survivre pendant leurs études. La crise sanitaire ne fait que mettre en évidence cette injustice, et menace encore plus les étudiants déjà précaires qui ne bénéficient pas d’un contrat de travail pour continuer à être rémunérés pendant leur confinement

Le coronavirus ça change quoi ?

La crise sanitaire a mis en évidence la défaillance de l’hôpital public. Mais on ne change pas une logique qui ne marche pas ! Comme en temps normal, ce sont les étudiants et les internes, grands oubliés des médias et invisibles sur les réseaux sociaux, qui font tourner l’hôpital…

Vous avez été choqué par la précarité des étudiants soignants en temps normal ? Et bien, en pleine crise de coronavirus, c’est exactement pareil ! Oui, vous ne rêvez pas ! Pendant qu’on débloque 300 milliards de garantie bancaire pour les entreprises, nos étudiants sur le front, « à la guerre » comme l’aiment à le répéter les politiques anxiogènes, ne sont pas mieux considérés.

Des étudiants infirmiers et des internes en médecine qui font des gardes de nuit, remplacent au pied levé le personnel contaminé, envoyé au front car leur jeunesse les immuniserait des symptômes, les derniers à recevoir des masques dans certains hôpitaux… Ces étudiants sont toujours aussi mal payés !

Aucune déclaration, aucune promesse même n’a été faite pour les rassurer quant à leur situation universitaire et financière après la crise sanitaire. Le manque d’informations est facteur de fragilité sociale : aucune annonce sur des titularisations qui se feront au cas par cas, sur des heures supplémentaires qui ne seront déjà pas payées pour les professionnels… Nos étudiants sauvent des vies, pour la passion du soin et la conscience professionnelle : mais les conditions de travail restent dégradantes.

Deux internes en médecine sont déjà en réanimation aujourd’hui : oui, ces soignants risquent leur vie pour 200 ou 500 euros par mois. Pendant qu’ils intubent nos grand-parents, organisent les services pour faire face au pic de l’épidémie, ils n’ont même pas de quoi payer leur loyer.

Mais vous vous souvenez que leur seule rémunération devait être « l’expérience », la « formation », l’opportunité inoubliable d’exercer le métier comme un professionnel ? Et bien cette gratification leur est également refusée : en effet, beaucoup d’étudiants sont aujourd’hui mobilisés en tant qu’aide-soignant, sans être payé. Bien sûr, la surcharge des hôpitaux oblige le recrutement de nouveaux aides-soignants : mais plutôt que d’employer des travailleurs dont c’est la formation, de titulariser du personnel d’une profession très précaire ; les directions préfèrent recourir à la main d’œuvre gratuite, main d’œuvre à laquelle elles ont toujours eu recours quand elles sont dépassées : les étudiants en infirmerie.

Voilà la situation des étudiants soignants dans les hôpitaux aujourd’hui, en plein cœur de la crise sanitaire… Rien de nouveau en fait, puisque que le service public de santé reposait déjà depuis plusieurs années sur leurs épaules.

Mais dans une crise sanitaire où chacun a le droit de paniquer chez soi, de s’inquiéter pour sa santé mentale en confinement et pour la santé de ses proches : les étudiants soignants n’ont pas de répit. Et pour la reconnaissance, ils se contenteront des applaudissements et de la « passion » pour un service public ravagé par les politiques d’austérité.

C’est toujours au cœur d’une crise, qu’elle soit sanitaire, économique ou sociale; que la société se repose sur les précaires.

Aux côtés des étudiants soignants, le SCUM revendique :

Nous demandons un salaire légal pour tous les étudiants soignants qui travaillent aujourd’hui, et leur recrutement en CDD le temps de la crise afin de leur assurer une protection sociale une fois la crise sanitaire passée.

Nous demandons également une indemnisation pour tous les étudiants travailleurs qui se retrouvent démunis aujourd’hui car empêchés d’aller travailler, qui ne bénéficient pas toujours de contrat de travail stable voire de contrat de travail du tout, ainsi qu’une exemption du paiement des loyers le temps de la crise sanitaire.

Cette situation des étudiants soignants, souvent méconnue, fait écho à la situation de précarité et d’incertitude que vit l’ensemble des étudiants salariés. Nous ne serons pas une main d’œuvre corvéable à merci. Cette crise sanitaire et sociale d’une ampleur met en lumière la précarité de nos vies. Nous ne retournerons pas sagement dans l’ombre

Syndicat de Combat Universitaire de Montpellier – SCUM