Le Dr Patrick Ginies, Responsable du département douleur
au CHU de Montpellier (Hôpital St Eloi).

« La morphine fait partie des opioïdes avec la codéine et d’autres médicaments »

6000 ans que la morphine fait peur, mais 6 000 ans qu’elle soulage la douleur de l’humanité

Cette contradiction est éternelle justement parce que la  morphine est puissante  mais  que  la  douleur  des hommes est effrayante. La morphine rappelle que souvent le corps humain est dans la torture mais qu’un élixir capable de le soulager existe. Donc la morphine est puissante autant que la douleur est fréquente.

Cette puissante action de la morphine contre la douleur a toujours fait peur au pouvoir temporel ou spirituel, car la douleur est souvent utilisée pour soumettre ou terroriser. Même dans le développement personnel de notre corps ou de notre psychisme, la douleur nous a façonnés. Il y a  donc beaucoup de  résistance face à  cette substance  qui a une si forte interaction avec notre  corps, notre cœur et notre esprit.

Dans les douleurs après une opération, suite au cancer, en fin de vie, après un accident, ou encore pendant les guerres, la morphine est toujours une des armes les plus importantes pour soulager.

Ses bienfaits ont permis des améliorations du bien être que nous avons oubliées, tant elles sont considérées comme normales et acquises. 

Les dérives des sociétés anglo-saxonnes

Ce phénomène a amené certaines sociétés, surtout anglo-saxonne, à la fin du 20èmesiècle, à croire que toutes les souffrances, pas seulement physiques, mais aussi psychiques et sociales, pouvaient être annihilées par la prise de médicaments morphiniques, sans limite.

« En ces temps « moderne », la douleur et la souffrance sont dépassées, anachroniques, ringardisées. » pensent certains  avec  beaucoup  de  suffisances.

Ainsi, aux Amériques, s’est ouvert le torrent de la prescription des morphiniques, à cause des laboratoires poussés par l’argent, des politiques recherchant le calme des citoyens, des médecins ne voulant plus se poser le problème de la souffrance globale et unique de chaque patient. Le résultat : 72 000 décès par an, causés par un mauvais usage de ces formidables médicaments, sur des hommes et des femmes trompés.

En France, une prescription encadrée

En France, jamais la prescription n’a été débridée. Elle a toujours été encadrée : carnet à souche puis  ordonnances sécurisées, contrôle des pharmaciens, formation des médecins, etc.

En 2017, les études scientifiques et les tutelles estiment autour de 200 les décès liés à la morphine en France. Le suivi épidémiologique est maintenant possible et il doit alerter tous les professionnels impliqués.

Depuis 40 ans, les médecins et les infirmières se battent contre la douleur pour qu’elle ne soit pas « normale » comme  trop de soignants et de patients le croyaient il y a quelques décennies.

Des protocoles précis existent, ils sont enseignés, ils encadrent la prescription, les règles de délivrance des morphiniques, les posologies, les durées et surtout les types de douleur relevant de la morphine, les moments de la maladie ou il faut de la morphine et les formes de médicament à base de morphine.

Les centres de la douleur avec les médecins de la douleur, les médecins anesthésistes, les cancérologues, les médecins des soins palliatifs, les  médecins urgentistes, les médecins réanimateurs ont mis des  décennies pour  améliorer les protocoles antalgiques et  les faire comprendre et accepter aux patients et aux familles.

Depuis 20 ans, les recommandations dites de LIMOGES, de la société française d’étude et de traitement de la douleur et de la société française de rhumatologie, ont diffusé des règles de bonnes pratiques:

  • Avertir le patient de la prescription d’un médicament morphinique
  • Avoir un seul médecin prescripteur
  • Adapter la dose de morphinique à l’intensité de la douleur physique
  • Contrôler la tolérance et évaluer l’efficacité de façon rapprochée
  • Dépister les personnes et les situations où la dépendance, la toxicomanie, le mauvais usage peuvent survenir
  • Savoir arrêter un traitement insuffisamment efficace
  • Prévenir les effets secondaires indésirables

USA/France : des situations très différentes, mais une nécessité d’informations et de recommandations

Les émissions d’information ont raison de souligner les risques de détournement, de mauvais usage, de dévoiement marchant et scientifiquement trompeur de messages simplistes tels : « Contre toutes les douleurs, il y a une morphine qui vous soulagera » et « par n’importe quelle dose et n’importe quelle durée ».  Le grand public doit être lucide sur un médicament que nous serons presque tous un jour susceptible d’avoir pour soulager notre douleur de fracture, de prothèse totale de genou, de cancer, ou autre.

Mais les déviances de prescription aux USA furent sans communes mesures à la situation médicale et réglementaire en France.

En France, des mauvais usages apparaissent depuis 10 ans, liés notamment à la prescription de doses faibles à moyennes de morphine sur de trop longues périodes sans voir son inutilité, ou à cause  de prescription pour des maux de têtes ou des douleurs chroniques mal suivies, ou encore pour des douleurs de fibromyalgie (polyalgie sans causes mécaniques ou inflammatoires) ou des douleurs arthrosiques insuffisamment évaluées.

Dans 90% de ces cas, les quantités de morphine sont sans communes mesures avec ce que sont les doses et les produits aux USA.
Dans trois quart des cas, un sevrage sur quelques semaines est réalisé avec succès.

Il y aura toujours des cas de traitements morphiniques qui révèlent chez un patient une tendance toxicomanogène.

Il faudra donc toujours se battre pour informer et toujours recommencer la diffusion des bons conseils aux équipes soignantes et au grand public, pour un soulagement sans danger grâce aux médicaments morphiniques.