Il y a deux jours, les taxis du Gard et de Montpellier ont fait une opération « escargot ». À cette occasion, nous avons rencontré Marie, artisan taxi qui nous a expliqués les revendications de sa profession, et les problèmes majeurs de la réforme de la prise en charge des transports sanitaires. Entretien :

Marie, l’opération escargot était-elle prévue ou spontanée ?

Nous avons fait une opération escargot sur le Gard et sur l’Hérault, puisque des taxis sont partis de Montpellier et sont venus nous rejoindre. Cela n’était pas un mouvement coordonné puisque nous l’avons fait spontanément. On s’est mis en relation avec les collègues de Montpellier et nous nous sommes rejoints au rond-point de Gallargues, et sommes restés avec les gilets jaunes en guise de soutien.

Quelle est la raison de votre colère ?

La raison est la même que celle des gilets jaunes, à savoir la politique du gouvernement, la politique globale de ce gouvernement.
Nous nous avons des griefs personnels, les taxis par rapport à des textes de loi qui viennent de passer et en particulier l’art 80, et par rapport à la nouvelle convention que nos syndicats ont signée avec la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM).

Qu’est-ce que cet article 80 ?

L’article 80 entré en vigueur en octobre 2018, modifie la prise en charge des transports inter-hôpitaux et inter établissements qui sera soumise désormais à appels d’offres, pour les ambulanciers et les taxis. Cela veut dire que quand nous arrivons, nous, simples artisans taxis ou ambulanciers avec une seule ambulance, c’est un peu compliqué de répondre à un appel d’offres. Ce qui va se passer, et d’ailleurs, cela a déjà commencé, ce sont des grands groupes qui vont prendre le marché et petit à petit, nous allons disparaître. Il faut savoir que nous taxis et ambulanciers de village, on vit grâce aux transports médicaux qui représentent 90 % de notre chiffre d’affaires.

On sait que cela va être très compliqué de concurrencer de grosses entreprises ; d’ailleurs on commence à en ressentir les effets à Montpellier et à Avignon.

Jusqu’à présent les malades avaient le choix de leurs transports médicaux, est-ce encore le cas ?

C’est là que le bât blesse, car effectivement dans le code de la sécurité sociale, il y toujours le libre choix de votre ambulancier. Par contre, comme ce sont les établissements médicaux qui vont payer les transports, la sécurité sociale va donner une enveloppe aux établissements et avec cette enveloppe, il va falloir qu’il gère leurs transports ; c’est pour cela qu’il y aura un appel d’offres. Donc là les patients n’auront plus le choix, on leur dira, vous partez à telle heure, vous monterez dans la voiture avec tant de personnes, il y aura des détours pour déposer tout le monde. Parce que le but est d’optimiser les transports, donc de réduire les coûts.

Que comptez-vous faire pour contrer cette réforme, allez-vous vous regrouper, faire des manifestations nationales ?

En premier lieu, nous allons continuer à soutenir les gilets jaunes. Je pense que samedi nous allons refaire la même chose.
Au niveau national, cela fait un moment que l’on manifeste. Les ambulanciers sont allés à Paris et ont été délogés à plusieurs reprises, ils ont essayé d’être entendus et nous aussi et malheureusement on ne l’est pas.
On poursuivra notre action de toute façon et suivant les événements, on risque de renforcer notre action, on ne la laissera pas passer comme cela.

C’est donc une bataille qui s’annonce ardue et longue…

Je pense, car on n’a pas l’impression d’être entendus. D’ailleurs le gouvernement le dit, il continue ses réformes sans écouter les inquiétudes des uns et des autres.
À mon avis on va droit dans le mur. Les artisans, les ambulanciers, il va bien falloir se battre jusqu’au bout pour nos entreprises ; on ne peut pas laisser les choses aller comme cela.
Et là où je trouve que le gouvernement se trompe, c’est qu’il s’est focalisé sur la taxe des carburants, mais ce n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Cette taxe ne fait pas partie des revendications principales, c’est un ras-le-bol général.

« La valeur humaine, on l’a perdue »

Quand j’ai commencé en tant qu’artisan taxi, on gagnait bien notre vie. On roulait huit heures par jour ; maintenant on est obligé de rouler douze à quatorze heures par jour, de travailler tous les weekends, la nuit, on ne prend pas de congés et on y arrive à peine. Ce n’est pas normal, il faut que rien ne nous arrive, il ne faut pas qu’il y ait de problèmes sur la voiture, qu’elle soit arrêtée et c’est catastrophique.
On a toutes les charges qui augmentent et comme nous faisons du transport médical, on est soumis aux tarifs de la sécurité sociale, pas au compteur kilométrique.
Quand on entend Édouard Philippe dire que l’on continuera les augmentations et on gèlera le SMIC, on se demande si ce n’est pas de la provocation.

On le voit dans les salles d’attente pour les cancers, il est marqué vous ne pouvez plus être remboursé pour les transports. J’ai des petites mamies a qui l’on dit la prochaine fois débrouillez-vous. Elles répondent, mais je n’ai pas de voiture comment je fais ?  Il n’est pas rare d’entendre :  « Ah bah y bien quelqu’un qui va vous emmener madame » .

Le vrai signe qui montre le ras-le-bol des gens c’est qu’il n’y a plus un radar dans le Gard intact, soit ils sont brûlés soit ils sont scotchés, ou habillés. C’est quand même un signe de révolte, ça veut quand même dire stop, on ne veut plus de ce racket ; car pour les gens c’est vraiment du racket, comme la limite à 80 km par heure.

Pour mieux comprendre :

  • Un appel d’offres est une procédure par laquelle un acheteur potentiel demande à différents offreurs de faire une proposition commerciale chiffrée en réponse à la formulation détaillée (cahier des charges) de son besoin de produit, service ou prestation. Les appels d’offres au sens strict du terme sont principalement utilisés (obligation légale) pour le passage des marchés publics.
  • L’article 80, de la LFSS, transfère les frais de transports auparavant payés par la CPAM, aux établissements de santé par l’octroi d’une enveloppe annuelle. À eux, de se débrouiller avec ce budget. Il en résulte un appel d’offres (donc le devis le moins cher) que les artisans taxis et ambulanciers de villages ne peuvent pas tenir.