La situation algérienne est regardée en France avec beaucoup d’attention par la classe politique, qui se garde bien de tout commentaire. Ce qui souligne une fois de plus, la nature très particulière des relations franco-algériennes.

Il est vrai que le feuilleton des multiples changements de positions du Président Abdelaziz Bouteflika ces dernières semaines a de quoi surprendre.  Au départ, c’était  « je reste » ; puis : « Je ne pars pas, je serai candidat, pour partir ensuite très vite » ; après, en Suisse,  « Je ne pars pas, mais je réfléchis »; ensuite « j’ai réfléchi, je ne postule pas un cinquième mandat, mais je prolonge le 4e, longtemps, pour mieux partir ». Le tout, en renvoyant l’échéance essentielle à une prochaine élection présidentielle algérienne, qui se déroulerait au mieux d’ici un ou deux ans. Du coup, M. Bouteflika reporte son départ à la retraite d’autant.

Le président algérien a en effet annoncé dans un message adressé à la nation, lundi 11 mars, le report de l’élection présidentielle prévue le 18 avril 2019, et sa décision de ne pas briguer un 5e mandat à la magistrature suprême. Il précise que la présidentielle aura lieu « dans le prolongement » d’une conférence nationale chargée de réformer le système politique, et d’élaborer un projet de Constitution d’ici fin 2019. Mais quand les élections se dérouleront-elles ? En 2020, 2021 ?

Le Président sait manier à l’infini les changements de position, et les calendriers.  Mais si le vieux président ne se représente pas, pourquoi renvoie-t-il à beaucoup plus tard l’échéance de la fin de son quatrième mandat, tout en voulant réformer cette même Constitution, le tout avec de graves risques politiques et sociaux potentiels ? Compliqué.

Quel successeur ?

Reste l’analyse de la crise actuelle que connait le pouvoir algérien. Ce qui frappe un observateur extérieur, c’est d’abord, l’absence d’un successeur. Sans remettre en cause le pouvoir actuel, d’une extrême stabilité dans les mécanismes de pouvoir, on ne peut être que surpris que le nonagénaire président ou son entourage, n’aient pas su désigner depuis plusieurs mois un « petit gars de confiance » pour candidater et prendre les rênes de l’État. Visiblement, le pouvoir n’a toujours pas trouvé de successeur éventuel. Et son opposition institutionnelle n’en a visiblement pas plus.

Alors que les manifestations qui, par centaines milliers de personnes quotidiennement, expriment les interrogations et la colère populaire face à l’incompétence étatique, comment l’appareil gouvernemental, l’exécutif et plus généralement l’ensemble de la représentation parlementaire réagissent-ils ? En réalité, aujourd’hui, très faiblement.

Le vieux Président Abdelaziz Bouteflika, propose une réforme constitutionnelle : un scrutin aura lieu après une « conférence nationale » chargée de réformer le système politique et d’élaborer un projet de nouvelle Constitution d’ici la fin de l’année 2019. Quels contenus ? Et qui va pouvoir porter éventuellement ses propositions. Pas de personnalités émergentes du sein du bloc du pouvoir. Pas plus dans les partis d’opposition. L’armée reste prudemment ou sagement jusqu’à présent, en dehors du débat. Le mouvement social pourra-t-il  faire émerger une nouvelle génération de nouveaux dirigeants ? C’est à voir dans les prochaines semaines.

Les interrogations françaises

Emmanuel Macron, en visite à Djibouti, a commenté, le  mardi 12 mars, après plusieurs jours de silence total, la décision du président algérien Abdelaziz Bouteflika de ne pas briguer un cinquième mandat : « je salue la décision du président Bouteflika qui signe une nouvelle page dans l’histoire de l’Algérie » , a déclaré le chef de l’État français. Il a aussi appelé à une « transition d’une durée raisonnable ». Déclaration parfaitement diplomatique et prudente, mais parfaitement adaptée à la complexité des relations franco-algériennes.

Sur une question beaucoup plus lointaine, le président français n’a pas hésité à prendre des positions beaucoup plus fortes, voire brutales. De quoi parle-t-on ? Du Venezuela, pays d’Amérique latine, grand producteur de pétrole. Emmanuel Macron « s’est dépêché, comme dix-neuf pays de l’Union européenne, de reconnaître le pouvoir insurrectionnel du président de l’Assemblée nationale, Juan Guaidó. Il tente même d’en rajouter par des tweets controversés. Quoi que l’on pense de l’exercice du pouvoir par le président Maduro, cette prise de position bruyante de Macron constitue une ingérence dans les affaires d’un pays souverain, interdite par l’article 2-7 de la Charte des Nations unies » rappelle le site Voltaire.

Ce n’est pas le cas de la situation algérienne. Tout d’abord, parce que 132 années de colonialisme se sont soldées par une guerre d’indépendance qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts. Parce que malgré cette brisure, les liens entre les deux pays, culturels, affectifs, mais aussi économiques, restent étroits et permanents : 800 000 immigrés algériens constituent la première immigration nationale en France ; le nombre de résidents d’origine algérienne en France en 2012 peut être estimé à 4 millions, dont 2 millions de binationaux. L’estimation réelle des personnes qui ont un lien familial avec l’Algérie : 7 millions de Français. Sans compter les Pieds-Noirs et leurs descendants, 2 millions. Donc tous les débats qui concernent l’Algérie restent, en France, très proches. « Nous sommes tous extrêmement liés » a déclaré hier, Jean-Luc Mélenchon, né par ailleurs en Algérie.

Pourquoi pas ?

Tout cela montre l’attachement de nos deux pays. Malgré les conflits violents, malgré les détestations mutuelles, parfois souvent récurrentes. Mais aussi les amitiés permanentes. Ce sentiment  contradictoire est parfaitement incompréhensible pour des étrangers : entre l’Algérie et la France, on peut parfois se détester, mais on est  toujours « entre nous ». Nous restons paradoxalement unis dans ce paradoxe méditerranéen, dans notre mer commune. Comment des élus, prenons les Irlandais, les Autrichiens, les Estoniens, ont-ils la perception de notre culture commune, méditerranéenne ? Pas facile. Cela demandera de part et d’autre, beaucoup d’efforts, pour leur expliquer que la Méditerranée, depuis les Romains, fait partie constitutive de l’Europe.

L’année 2007 avait été marquée par la proposition, pour une fois intéressante de Nicolas Sarkozy, d’établir une « Union pour la Méditerranée », relation approfondie entre l’Europe et la rive sud de la Méditerranée, visant à  « créer une union politique, économique et culturelle fondée sur le principe d’égalité stricte entre les nations d’une même mer ». Projet qui n’a pas abouti.

C’est pour cela qu’il faut faire de nouvelles propositions. Et pourquoi pas ? Par exemple, un pacte d’alliance entre la rive nord de la Méditerranée et sa rive sud, au sein ou en marge, mais avec soutien de de l’Union européenne ? Pourquoi pas, pour aller plus vite dans cette perspective, un pacte mobilisateur entre la France et l’Algérie, par traité bilatéral dans cette perspective ? Capables ensemble entre de ces deux États, de vraies transformations pour notre avenir commun ?