« Gilets Jaunes » c’est d’abord l’histoire d’une marque, d’un logo, d’un vêtement que tout le monde peut porter en signe de protestation. Formidable choix du mouvement social comme identité.

Le « gilet de haute visibilité – dit « gilet jaune » – est utilisé comme symbole. Car le gilet jaune est obligatoire en France dans tous les véhicules (deux, trois ou quatre roues). Bref, tous les conducteurs doivent en posséder un, et ce gilet est placé pour les partisans du mouvement au-dessus du tableau de bord ou sur la plage arrière afin d’être visible de l’extérieur du véhicule.

Jaune, les études psychologiques sur les couleurs indiquent que le jaune est à la fois symbolique, sous l’aura du soleil, d’une demande de lumière et de clarté, mais aussi la recherche d’une demande individuelle d’autonomie. Dans les cultures européennes, le jaune est la couleur de la vie et du mouvement. Pourtant, derrière cet aspect joyeux, le jaune peut parfois se révéler négatif. Associé aux traîtres, à l’adultère et au mensonge, le jaune est une couleur qui mêle les contrastes, pointant la liberté personnelle, mais également la maladie, la morosité et la tristesse.

Le gilet qui se porte naturellement au-dessus des vêtements, trouve une notion protectrice pour chaque individu qui le porte. Le gilet jaune est porté par de nombreux salariés, en public, notamment dans la construction : c’est le symbole aussi du travail.

Vivre dans un territoire délaissé

La combinaison de ces différents éléments dont certains relèvent des symboles explique en partie, la popularité gagnée immédiatement par ce mouvement de protestation en France. Mais il y a aussi l’expression d’une colère sociale montante dans l’ensemble de la population. Une enquête publiée en novembre 2017 par le Centre de recherche pour l’étude, et l’observation des conditions de vie met en avant un sentiment de délaissement par les pouvoirs publics de certaines franges de la population. Trois personnes sur dix estiment vivre dans un territoire délaissé, un sentiment d’abandon qui est à la fois géographique et social. Les problèmes liés à l’emploi, aux transports et à l’accès aux soins sont centraux. Cette perception est plus forte dans les territoires situés en dehors des grandes aires urbaines. Mais l’essentiel de la radicalisation porte le sentiment d’une perte du pouvoir d’achat.

80 km/h pour les voitures : le début du mouvement !

La fronde commence par une mesure marginale, la limitation de vitesse à 80 km/heure des automobiles, mesure venue d’en haut, du Premier ministre, incomprise dans les campagnes et zones périurbaines. Mais la nouvelle taxe sur les carburants qui est adjointe, fait aussi rapidement l’expression d’une défiance générale vis-à-vis de la classe politique et des corps intermédiaires, élus locaux, hauts fonctionnaires de l’exécutif, voire même des représentants syndicaux.

Plus largement, le mouvement et sa popularité en France expriment l’énervement face à la dégradation du pouvoir d’achat des Français. Si on en croit les statistiques de l’Insee, le pouvoir d’achat pourtant n’a cessé de progresser : après +1,8 % en 2016 et +1,3 % en 2017, il devrait encore augmenter de 1 % cette année (le gouvernement table même sur 1,6 %). En face, les sondages montrent une autre réalité : 86 % des Français interrogés récemment par Odoxa estiment ainsi que leur pouvoir d’achat s’est dégradé en 2018, et estiment que la tendance se prolongera en 2019. Car le poids des prélèvements sociaux et autres dépenses (Sécurité sociale, impôts, dépenses de logement…), ne cesse de croitre. Dans la réalité, le pouvoir d’achat stagne depuis au moins la crise financière de 2008, voire a été sérieusement réduit dans certaines franges de la population.

Méfiance vis-à-vis des politiques

Autre signe du malaise, à partir de la fin des années 2000, le taux d’abstention aux élections augmente de façon continue pour atteindre des niveaux record sous la Ve République.

L’étude annuelle OpinionWay-CEVIPOF en 2018 publiée pendant le mouvement des Gilets Jaunes fait état d’un niveau de défiance historique des Français vis-à-vis des acteurs politiques, des institutions politiques, des syndicats et des médias. Le président de la République, Emmanuel Macron, élu en 2017, perd rapidement en popularité. Ses déclarations et les mesures économiques qu’il fait prendre le font paraître éloigné de la plupart des Français (notamment ceux qui habitent en zones rurales). De leur côté, les syndicats connaissent une érosion continue de leurs adhérents. Fin 2018, certains Gilets Jaunes ont la volonté de « renverser les élites… » Prolongement de la disruption opérée par Emmanuel Macron dans le paysage politique français ? Disruption : rupture, brisure qui a permis la victoire du jeune Emmanuel Macron. En deux scrutins : élection présidentielle et élections législatives, l’homme de Bercy a proprement liquidé les partis traditionnels de la droite et de la gauche.

Le gouvernement gagne. Mais gagne quoi ?

Après quinze semaines de mobilisation et des manifestations nationalement organisées chaque samedi, et parfois entachées par des violences qui viennent autant des manifestants que des forces policières, le mouvement des Gilets Jaunes montre aujourd’hui un certain essoufflement.

Les Français seraient majoritairement pour la fin du mouvement des Gilets Jaunes selon un sondage Odoxa, publié lundi dernier. Pour la première fois depuis le début du mouvement des « Gilets Jaunes », le 17 novembre dernier, une majorité des Français interrogés par Odoxa (55%) réclament en effet,  l’arrêt des mobilisations et manifestations. Fin novembre, le soutien pour ce mouvement était de 66% et fin janvier, de 51%.

Gagner ce bras de force par usure des contestataires

La cote de popularité d’Emmanuel Macron a continué une légère remise en forme dans l’opinion en février avec 32% d’opinions favorables, soit une augmentation de deux points par rapport au mois précédent, selon ce même un sondage. Le chef de l’État était tombé à 27% d’opinions favorables en décembre dernier au plus fort du mouvement des « Gilets Jaunes », soit son score le plus faible depuis son élection en mai 2017.

Face à ce mouvement social d’ampleur, inédit en France, le gouvernement s’est refusé à toute négociation et à tout compromis. Il pourrait gagner ce bras de force par usure des contestataires. Mais les inquiétudes et la colère de larges franges de la population continueront à exister. Ce qui n’écarte pas de nouvelles crises. Car Emmanuel Macron garde la volonté de réaliser d’autres réformes comme les retraites ou l’Assurance-chômage sur un fond de croissance de 1,4%, tout en favorisant les classes aisées : ses premiers de cordées… Pas facile.