Le Président a lancé une vaste concertation sociale, mais sans vouloir reculer aucunement son programme économique et social. Et l’affaire Benalla continue de répandre ses lourds effets négatifs. Affaire dans laquelle les services secrets russes ne seraient pas absents

C’est toujours le grand charivari en France. Samedi prochain se déroulera dans tout le pays, le 14e samedi de rassemblements et de manifestations des Gilets Jaunes, avec les éternels risques d’affrontements entre policiers et manifestants. 1800 de ces derniers ont déjà été condamnés à des peines, dont la sévérité a été dénoncée par des associations d’avocats.

Le mouvement des Gilets Jaunes tient pourtant bien le coup même si ses militants subissent une certaine fatigue. Mais sa popularité auprès des Français ne décroît pas : près de deux Français sur trois continuent de soutenir le mouvement des Gilets Jaunes, et 77% (+3 points) estiment que la mobilisation est justifiée, comme l’indique l’enquête diffusée par le HuffPost et CNews. À l’inverse, seuls 32% des personnes interrogées ne soutiennent pas l’action des Gilets Jaunes, qui manifestent depuis la mi-novembre pour réclamer des mesures en faveur du pouvoir d’achat.

Le gouvernement pour l’instant, à part une revalorisation du salaire minimum, le SMIC (revalorisation automatique du SMIC réalisée le 1er janvier de  + 1,5% : le SMIC mensuel brut augmente de 1498,47 euros brut à 1521,22 euros brut ), n’a concédé dans ce domaine, qu’une augmentation de la « prime d’activité » : Le calcul de cette allocation dépend des revenus et de la composition du foyer. Toutefois, pour une personne au SMIC, la hausse de la prime d’activité peut être au maximum de 90 euros. Le même gouvernement annonce toujours par ailleurs avoir plusieurs nouveaux projets de réforme de « rigueur » concernant notamment les retraités, et les salariés de la Fonction publique. Il propose pour compensation, une vaste concertation publique. Celle-ci a été impulsée par plusieurs one-man show où le Président Macron a répondu durant plusieurs heures devant les caméras de TV,  aux questions d’assemblées réunies à cette occasion, en faisant un tour de France. Le temps de parole d’Emmanuel Macron à la télévision ces dernières semaines semble avoir explosé, à tel point que le CSA, organe de régulation, est tenté de le comptabiliser dans les temps d’expression de son mouvement (La République en Marche) lors des prochaines échéances électorales, où chaque formation a le droit à un temps réglementé d’expression. Il est vrai que l’on touche à un record  jamais vu dans la Ve République française : 7 heures d’affilée à l’Élysée avec les élus d’Outre-mer, presque autant à Grand-Bourgtheroulde, en Normandie et à Souillac dans le sud-ouest de la France avec des maires, 6h à Évry dans la banlieue parisienne, 4 heures 30 à Étang-sur-Arroux en Bourgogne, avec des jeunes, 3 heures à Bourg-de-Péage dans la Drome, avec de simples citoyens… À chaque fois, retransmis en quasi-totalité sur les chaînes TV d’info en continu.

Beaucoup de débats, aucune annonce

Le président en simple chemise, les bras retroussés répond à toutes les questions pendant de nombreuses heures. Avec une énergie, et un talent pédagogique incontestable. À une différence notable près : il donne son analyse des difficultés que rencontre son pays, et ne fait que justifier son programme. Pour l’instant aucune annonce de mesures ou réformes nouvelles concernant les principaux problèmes soulevés par les Français et notamment le pouvoir d’achat, le chômage, les retraites… Bref, je vous écoute, mais je ne vous entends pas.

Du coup, concernant le grand débat mis en place par l’exécutif en réponse à la colère de la rue, 52% de la population estiment que les Gilets Jaunes ne doivent pas cesser leur mobilisation, pendant la durée de cette consultation nationale. Autre enseignement de ce sondage, près de six Français sur dix (58%) trouvent qu’ils ne sont pas suffisamment informés sur l’organisation de ce grand débat.

58% des Français pensent également que les propositions qui ressortiront des débats n’infléchiront pas la politique du gouvernement, tandis que 71% souhaitent que les « décisions prises suite au grand débat » soient soumises à un référendum.

Emmanuel Macron qui a décidé que cette phase de concertation s’achèvera à la fin mars, annoncera-t-il alors quelques mesures concrètes, destinées à calmer la colère populaire ? Rien n’est moins sûr. Le gouvernement s’orienterait plutôt vers des mesures institutionnelles comme une plus grande proportionnalité dans l’élection des parlementaires, ou l’introduction de référendums pour mieux connaître l’état de l’opinion.

Ainsi a été évoquée la possibilité, à l’occasion du prochain scrutin des élections européennes qui se dérouleront le 26 mai prochain, le rajout de plusieurs référendums sur des questions concernant purement la situation française. Cette piste gouvernementale soulève beaucoup d’interrogations : comment mélanger le même jour, des votes citoyens sans rapports entre l’avenir de l’Europe, et la tension actuelle que connaît la France ? Comment répondre à l’attente de réformes nécessairement complexes par la voie référendaire qui se réduit face à une proposition, par trois seules réponses possibles, « Oui », « Non », « Abstention » ? Plus généralement, si le gouvernement proposait une réforme institutionnelle, celle-ci devrait faire nécessairement l’objet d’un scrutin spécifique qui devrait s’organiser ultérieurement.

Bref, le gouvernement piloté par Emmanuel Macron se refuse jusqu’à présent à toutes nouvelles annonces destinées à calmer la situation sociale, largement dominée par la principale question du pouvoir d’achat. Mais il s’est lancé dans une « concertation » qui ressemble un peu à une caricature de la psychanalyse : le patient en disant ses malheurs, se guérit tout seul. Il n’est pas sûr que cette méthode entraine l’enthousiasme, et le soutien des Français.

L’éternelle affaire Benalla

Le président Macron voit ses propres rangs dans l’exécutif se disperser. En août dernier, Nicolas Hulot, l’écologiste du gouvernement quittait son poste de ministre de la « transition énergétique » ; aux commandes du ministère de l’Intérieur jusqu’au 3 octobre 2018, Gérard Collomb a annoncé une retentissante démission, après avoir donné des explications confuses à la commission parlementaire réunie sur l’affaire Benalla. Ces dernières semaines, à l’Élysée dans le réseau serré des collaborateurs importants d’Emmanuel Macron, plusieurs ont également annoncé leur départ. Ismaël Emelien, l’un des plus proches conseillers d’Emmanuel Macron, a annoncé en début de semaine, sa démission. Officiellement, ce départ prend sa source dans la parution prochaine d’un livre sur le progressisme. « En réalité, l’ancien conseiller du président payerait sa gestion et sa mise en cause dans l’affaire Benalla » commente le quotidien 20 minutes.

Ce n’est que le dernier d’une série de départs élyséens. Avant lui, Sylvain Fort, le conseiller en communication du président, et Stéphane Séjourné, autres très proches relais d’Emmanuel Macron, ont eux aussi quitté le palais présidentiel en janvier. Si ces deux dernières démissions n’ont pas de relations apparentes avec l’affaire Benalla, les deux premières ne semblent pas y être insensibles.

Affaire Benalla : rappel des faits. Fin 2016, alors qu’Emmanuel Macron annonce sa candidature à la présidence de la République, Alexandre Benalla se rapproche  du mouvement « La République En Marche ! » et devient directeur de la sécurité de la campagne « sur recommandation d’un certain Ludovic Chaker, l’un de ces hommes de l’ombre de l’Élysée » note le site Contrepoints. Après l’élection, Benalla est nommé chargé de mission au sein du cabinet du nouveau Président. Ses missions consistaient à organiser et synchroniser les déplacements nationaux du Président, et les événements à l’Élysée, ainsi qu’à coordonner les divers services de sécurité. À 26 ans, la tâche est d’importance et mesure la confiance élyséenne.

Le 18 juillet 2018, le journal Le Monde révèle une vidéo montrant un chargé de mission de l’Élysée équipé d’un casque à visière et d’un brassard de police en train de frapper des manifestants place de la Contrescarpe le 1er mai 2018 à Paris. Il s’agit d’Alexandre Benalla. Il est entouré de policiers qui le laissent agir. L’affaire fait le tour des médias, mais le véritable scandale est ailleurs. En Mars 2018, le conseiller de l’Elysée Benalla, accompagné d’un autre responsable du Palais présidentiel, Vincent Crase, rencontre un ancien policier de l’antigang, Jean-Maurice Bernard qui leur propose un contact financièrement fructueux avec un « ami » russe. Il s’agit de favoriser le marché suivant : protéger les biens en France du milliardaire russe Iskander Makhmudov  (villas, château, sécurité de la famille en vacances…) par une société de protection privée. Le milliardaire est connu à la fois pour sa proximité avec Vladimir Poutine et par ses liens éventuels avec la mafia russe. Les négociations débutent en mars, la société de protection choisie par Benalla, la SA « Velours International », envoie ses propositions. En juin, l’accord est conclu.

Un autre accord est également conclu entre Velours et Mars, une nouvelle société créée par Benalla, dirigée par un autre « conseiller » de l’Élysée, Vincent Crase, à laquelle rejoindra Choukri Wahkrim, Militaire des Forces spéciales et par ailleurs compagnon de la responsable du « Groupement de sécurité » de Matignon. Le siège du 1er ministre ! Ce qui provoquera la démission de cette dernière, un an plus tard.

Après la publicité donnée à l’incident Benalla, Place de la Contrescarpe, le 1er mai 2018, la société Velours juge plus prudent de se retirer de l’affaire. Décision prise le 22 juillet, un jour avant le licenciement de Benalla de l’Élysée, rendue publique le 23 juillet.

Mais les contacts entre le milliardaire russe et le couple Benalla-Crase continuent. Ces deux derniers montent en octobre 2018, une nouvelle société la « France Close Protection ». L’objet de son activité : protection et conseil. Il est vrai que grâce à son passeport diplomatique, acquis et conservé après sa démission de l’Élysée, Alexandre Benalla multiplie les voyages à l’étranger, notamment en Afrique. Un contrat avec un autre milliardaire russe, Farkhad Akhmedov est même signé. Au résultat de cette petite et jeune société, plus de 2,2 millions d’euros, officiellement enregistrés en quelque mois. Pas mal pour les individus concernés. Mais résultat très marginal sur le plan des performances financières des entreprises qui ont accès à ce type de marchés.

La piste des services russes

Bien que Benalla laisse entendre qu’il pourrait faire des révélations gênantes, lui et ses complices seront certainement condamnés. Mais leur appartenance aux services de l’Élysée, ou très proche de Matignon ont transformé le petit dérapage de la Place Contre-Escape, en affaire d’État. Autre surprise, il ne se passe pas une semaine sans qu’il y ait une nouvelle révélation dans la presse qui souligne à tout le moins les insuffisances des services de sécurité dédiées à la présidence française et la légèreté d’Emmanuel Macron. Ce  dernier jusqu’à décembre semblait défendre, ou tout au moins minimiser les errements de son ancien collaborateur.

Cette sortie perlée de constantes nouvelles informations hebdomadaires interroge. D’où viennent-elles ? Sans sous-estimer les capacités d’investigation de nos collègues journalistes, notamment le travail remarquable de Mediapart, on peut douter d’une telle surprenante efficacité des enquêtes journalistiques. Fuites des investigations policières, ou juridiques françaises ? On peut fortement en douter.

En revanche, si l’on reprend le scénario à l’envers, on peut tomber sur une nouvelle hypothèse. Qui ne reste bien sûr qu’une hypothèse. Les services secrets russes ont pu, par le biais d’un milliardaire ami, souhaiter acheter la collaboration, ou tout au moins mettre sous influence directe deux conseillers de l’Élysée (dont, l’un Benalla, très proche du président Macron) et un proche de la sécurité de Matignon, pour une somme, disons-le, ridicule. Le montage s’est peut-être effondré, après les bavures de Benalla, lors d’une manifestation du 1er Mai. Mais les services russes possèdent l’ensemble des documents qui ont paru ou qui peut-être paraitront encore avec quelques scoops, jusqu’aux prochaines élections européennes, sur fond de rapports entre Vladimir Poutine, et Emmanuel Macron qui n’ont jamais été très bons.