Assez curieusement, alors que la France traverse l’une des plus graves crises sociales et politiques depuis 1968, le plus grand étonnement est le silence quasi absolu de la gauche. Certes les médias, aujourd’hui tous commandés par de grands groupes financiers, ne les ont pas beaucoup aidés. Mais quand même !

Certes encore, on a entendu de nombreux témoignages de protestataires et de citoyens plus que mécontents. Slogans, pétitions, banderoles, manifestations, occupation de points de circulation, les célèbre « ronds-points », la mobilisation populaire semble continuer et même persister après la « pause » des fêtes traditionnelles et populaires de fin d’année (Noël et Jour de l’An).

Le gouvernement avait parié sur un véritabe essoufflement du mouvement des « Gilets jaunes », après cette période autant festive que familiale. Pas de pot !

Les manifestations ont été aussi fortes au cours du mois de janvier que lors de décembre.

Même les  chiffres officiels (souvent très « prudents ») surprennent : au cours des manifestations hebdomadaires du mois de janvier, lors de chaque semaine depuis près d’un mois, les statistiques décomptent environ 80 000 manifestants sur tout le territoire français. Parions sur plutôt 120 000 à 130 000, en réalité. Ce maintien de la participation et de la combativité pendant plusieurs mois, cela fait beaucoup, beaucoup. Comme si l’on rentrait dans une sorte de guerre d’usure.

Pour la 11e mobilisation qui a lieu ce samedi 26 janvier, on pourra, peut-être, constater un certain début de fatigue des manifestants. Enfin, pas si sûr. Mais en tous cas, le soutien de la population française reste extrêmement important : dans les sondages parus en tout début de semaine, après un repli au moment des Fêtes, la « sympathie active » au mouvement, a même légèrement augmenté (+ 5 points à 25 % selon l’Ifop, à 31 % selon Elabe). Ainsi, au total, la proportion favorable aux « gilets jaunes » – soutiens et sympathisants confondus – a beau avoir reculé, elle reste majoritaire (58 % selon l’Ifop, 67 % selon Elabe).

Emmanuel Macron qui vient de recevoir cette semaine, en grande pompe, 150 très grands investisseurs internationaux se confronte toujours à un réel mécontentement populaire. Sa seule  réponse depuis janvier, a été la popularisation d’un vaste « débat public ».

Une crise sociale gravissime. Sans négociations.

Le « Grand débat national », lancé en toute précipitation, à la toute fin du mois de décembre 2018 par Emmanuel Macron est sa tentative de mettre un terme à la crise des  « Gilets jaunes ». Ce débat se déroulera officiellement jusqu’au 15 mars. Il est aujourd’hui organisé principalement par quelques  communes volontaires (très peu, au regard des 36000 du territoire français). Toujours officiellement, en seconde étape, à partir du 1er mars, des « Conférences citoyennes régionales » seront organisées, associant des Français tirés au sort dans chaque région à des représentants de diverses parties prenantes. On pourrait même, pour motiver le citoyen, organiser, avec la Française des jeux (hélas menacée actuellement de privatisation) une sorte de grand Loto, avec des gains bien sûr sur les résultats définitifs de ce très complexe sondage-cahiers revendicatifs…

Jusqu’à présent, à en croire le retour de l’écoute médiatique notamment télévisuelle, la consultation a été fortement dominée par les interventions sur le terrain du Président Macron qui a souvent occupé dans les trois ou quatre consultations répercutées par les télés d’actus, entre 40 et 50% du temps de parole. Le jeune Macron, si brillant, si pédagogue, si foireux, n’a pourtant à ce jour fait aucune ouverture aux principales revendications sociales exprimées par le mouvement social des « Gilets jaunes », reflétant celles d’une large partie de la population française,  aux premiers rangs desquels, figurent deux demandes principales :  la défense et l’augmentation du pouvoir d’achat des Français, dont une récente enquête montre qu’il a baissé depuis 2008 : entre 2008 et 2016, le revenu disponible moyen des ménages français a diminué de 440 euros (sur l’année) selon une étude réalisée par l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) publiée mardi dans le dernier Portrait social de la France de l’Insee. Le revenu disponible étant ce qu’il reste aux ménages une fois déduits les impôts et les cotisations, autrement dit, le pouvoir d’achat.

L’autre urgence  est une exigence démocratique pour une plus grande écoute par les « élites » énarchiques et financières, des inquiétudes, plaintes, exigences, revendications  et opinions des classes populaires et des classes moyennes françaises.

Face à la contestation sociale qui devient politique, le gouvernement actuel qui s’affirmait  « ni de droite ni de gauche », mène une politique depuis plus d’un an et demi  ultralibérale et ultra-autoritaire, voire très inquiétante, sur le plan des libertés démocratiques, avec des pratiques  répressives de plus en plus inquiétantes.

Emmanuel Macron bénéficie pourtant d’un miracle. Si plus de 75% de la population dans les sondages est régulièrement contre lui, ses opposants sont extrêmement divisés.

Avec des discours très « sociaux », parfois plus radicaux ou tout au moins plus écoutés que ceux de l’opposition de gauche, Marine Le Pen est aujourd’hui en tête des sondages de popularité, devant la République en marche, surtout dans la perspective des prochaines élections européennes.

Les syndicats ont été dans la période d’un silence plus que remarquable. Depuis le début du mouvement des « gilets jaunes », Laurent Berger, le numéro 1 de la CFDT, « multiplie auprès de l’exécutif les propositions pour sortir de la crise et placer les corps intermédiaires au centre de l’échiquier. Mais les appels du premier syndicat français restent lettre morte », note La Croix. La CGT, soutenue partiellement par FO, SUD-Solidarités, voire la CFTC ou la CGC, propose depuis quelques jours des initiatives de convergences avec le mouvement des « Gilets Jaunes ». Sans grand succès à l’heure actuelle. Il est vrai que ce mouvement très spontané des « Gilets jaunes » pose quelques problèmes. Une partie de ces, non pas dirigeants, mais porte-paroles, semblent tentés de jouer leur propre carte politique en constituant une liste « Gilets jaunes » aux Européennes, à la grande contestation de nombreux adhérents du même mouvement . Plus largement, ce mouvement social très nouveau et qui reste très puissant n’a néanmoins pas véritablement de programme revendicatif précis, ni de porte-parole, ni de négociateurs.

Reste une dernière interrogation : où est passée la gauche ?

Plus d’un tiers des Français se positionnent politiquement à droite, quasiment autant à gauche et 10% se positionnent au centre, selon un sondage BVA pour L’Obs, paru en juillet dernier. Plus précisément, plus d’un tiers (37%) des Français se positionnent politiquement à droite, quasiment autant à gauche (36%) et 10% se positionnent au centre.

La République en Marche, mouvement « et de droite, et de gauche » créé en 2016 par Emmanuel Macron, ne sort pas de cette distinction, avec une part à peu près équitablement répartie de ses sympathisants entre centre (32%), droite (31%) et gauche (28%) et seuls 8% qui se considèrent « ni de gauche ni de droite ».

Les sympathisants d’extrême-gauche s’alignent sur leur parti. Chez les sympathisants du Rassemblement national (ex Front national), à l’inverse, ils sont 30% à ne pas se considérer d’un côté ou d’un autre, bien que deux tiers d’entre eux se positionnent à droite. Une écrasante majorité des sympathisants de la France insoumise, du Parti socialiste et des Républicains s’alignent, eux, du côté de leur parti, notait l’AFP.

Ce sondage a été effectué avant la  crise sociale actuelle. Est-ce que la situation nouvelle fera évoluer les grandes sensibilités politiques françaises, style bascule massive à l’extrême-droite ? À ce jour, on peut en douter, mais les frontières « partidaires », qu’il s’agisse de la droite et de la gauche traditionnelles,  connaissent depuis au moins deux ans, de fortes usures.

Souvent comme si ces partis semblaient n’avoir plus ni analyses ni réponses.  On ne peut être ainsi que très surpris face à cette crise sociale historique que traverse la France,  du silence et de l’incapacité actuelle de déclarations communes de ce qui est à gauche ou ce qui reste de la gauche : la France Insoumise, Le PS, le PC, les partisans de Benoît Hamon, une majorité des écologistes et d’une partie de l’extrême-gauche « moyennement radicale ». Certes, des crises internes menacent ces formations ou même l’existence de partis traditionnels de gauche, et de même les haines sectaires sont très fortes. Il serait temps néanmoins que dans ce climat de crise économique et sociale très grave, la gauche française remette au placard ses vieux débats « idéologico-existentiels » et réponde collectivement aux attentes des Français, et plus particulièrement à celles des classes populaires mais également à celles des couches moyennes.