Depuis plus d’un mois, la France traverse une crise sociale, et politique telle qu’elle n’en avait pas connue, depuis Mai 68. Et encore, en 68, la crise a été réglée, en deux mois, « durement gendarmée » par le Général de Gaulle, lui qui par ailleurs bénéficiait d’être pour énormément de Français un « héros de notre histoire nationale » face à l’ennemi allemand, ce qui est loin d’être l’image héroïque de notre jeune président Macron.

27 mai 1968, augmentation de 35% du SMIG

Le Général était alors heureusement assisté de son Premier ministre Georges Pompidou. Ce dernier a négocié avec intelligence une prise en compte des revendications sociales exprimées par le mouvement des salariés. Un 1er résultat : + 35% d’augmentation du SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti qui deviendra le SMIC, salaire minimum interprofessionnel de croissance en janvier 1970). Augmentation qui sera ensuite répercutée sur toutes les catégories sociales intermédiaires. Le pouvoir, concédant une forte progression du pouvoir d’achat, et une réouverture du débat démocratique a également cédé : c’était la fin d’une certaine république autoritaire, née de la décolonisation, et surtout de l’infernale guerre d’Algérie.

Le pouvoir français avait réussi à calmer ponctuellement le mouvement social, mais pas ses dynamiques politiques, et sociétales à long terme. Tout cela a laissé beaucoup de traces historiques. Toutefois, la grève générale s’est officiellement achevée au cours de l’été de 1968. Mais le Général de Gaulle a démissionné,  un an plus tard…

Aujourd’hui, 70 à 80% de la population soutiennent un vaste mouvement de révolte sociale menée par les mouvements spontanés des « Gilets jaunes », inattendue par sa nouveauté,  son mode d’organisation (pas de chefs !) et par leurs demandes radicales : tout de suite, plus de pouvoir d’achat ! Les manifestations ont été massives partout, mélangeant des populations très diverses, ouvriers, chômeurs, retraités, artisans, voire patrons de petites entreprises. Hommes, femmes. De tous les bords politiques, sans positions affichées, souvent abstentionnistes lors des dernières élections, mélangés parfois avec certains militants d’extrême-droite, comme d’extrême-gauche. De nombreux de ces nouveaux « militants mouvementistes » se sont très souvent retrouvés jour et nuit, en novembre et en décembre subissant le froid, dans des lieux de regroupement, notamment autour des symboles de la circulation : les « ronds-points, » et les entrées des autoroutes (payantes !).

Dans plusieurs mois ou quelques années, quelques anthropologues mesureront certainement avec intelligence, deux phénomènes interrogatifs.

Les « Gilets Jaunes » : la première est bien sûr le fait qu’une population sur tout le territoire national français, prenne le même costume de protestation, en réutilisant une obligation légale, imposée par l’État, qui fait que chaque utilisateur d’une voiture doit obligatoirement avoir dans son véhicule, en cas de détresse, un « gilet jaune ». Obligation légale, contestation puis identité massive. « On est tous comme nous tous, gilets jaunes ! »

L’autre symbole pour les anthropologues sera la question de l’occupation symbolique des lieux de circulation, au nom d’une contestation violente de la fiscalité. Tout cela rappelle assez curieusement la révolution de 1789, partie d’une contestation fiscale et manifestée par l’occupation de lieux symboliques, la prise de Bastille en restant le moment le plus symbolique. Ne comparons aucunement des histoires totalement  différentes, mais les Français adorent l’histoire…

Pour le reste cet important et surprenant mouvement social a ravivé en France au moins deux graves crises antérieures qui ont été particulièrement sous-estimées. En tête, c’est l’affaiblissement du pouvoir d’achat des Français. Les classes populaires et dorénavant les classes moyennes perdent chaque année du pouvoir d’achat. Et ça ira plutôt mal dans les mois qui viennent, l’Insee, l’organisme de prévision officielle français, prévoit 1,5% de croissance pour l’ensemble de l’année 2018 et l’année 2019 sera moindre. Rappelons que dans les 27 pays européens, seuls deux états, la France et l’Irlande ont une démographie positive : en clair, ils font plus d’enfants que la croissance de vieillards retraités. Bref, 1,5% de croissance ne permet pas à ces futures nouvelles générations de se développer, et de vivre bien. D’où la gravité en France du nombre croissant des jeunes de 25 ans qui ne trouvent pas de travail. Les chiffres prévisibles de croissance sont encore plus pessimistes en France pour 2019 (1,2%, 1,3%…). Et les modes de calculs de l’Insee tant sur l’état concret  ou les prospectives sur la croissance ou sur le pouvoir d’achat deviennent très contestables. Mais pour simplement assumer les besoins de cette croissance démographique constatée par l’institution officielle Insee, combinée avec le vieillissement tout aussi naturel de la population, il faudrait rapidement revenir à 1,6%, 1,7% de la croissance, pour simplement maintenir, non pas un progrès, mais une situation en l’état.

Comment faire ? Il faut revenir à une politique volontaire de croissance. Comme le disaient Keynes et Roosevelt dans les années 30, il faut faire un retour à des idées simples : pour relancer la croissance, il faut relancer la consommation, et donc hausser le pouvoir d’achat, et donc augmenter les salaires et plus généralement les revenus.

Idée simplette et idiote ? Revoyez le bilan du New deal. Alors bien sûr, il y aura les diktats de la Commission européenne de Bruxelles qui a fixé la guillotine de 3% au déficit des états européens. Tiens, pourquoi l’instance dominante du continent européen n’est aucunement élue ?

Face à l’ensemble de toutes ces contestations, l’actuel gouvernement français a été vraiment très benêt. Emmanuel Macron qui avait réclamé début novembre, l’objectif d’une baisse du déficit public par une baisse des dépenses sociales de 3,5 milliards d’euros, a dû consentir, après un mois de vives contestations sociales, une première  concession d’une hausse de 10 milliards d’euros de promesses annoncées… «  Je fais ce que dis ; après je change ». Pendant sa première année et demie de pouvoir, il a tout fait pour écarter ce que l’on appelle les « corps intermédiaires », les élus locaux, les syndicats, qui lui paraissaient totalement du temps passé et inutiles. Il les appelle dorénavant au secours aujourd’hui pour pouvoir négocier avec les « Gilets jaunes ». Mais par ailleurs, il faut le noter, les « Gilets jaunes » sont aujourd’hui incapables de formuler trois, ou quatre revendications essentielles, n’ayant aucun négociateur désigné pour les revendiquer, et en discuter.

L’affaire du siècle

Ensuite, après avoir été très silencieux, et sans succès, pendant cette formidable crise sociale, Emmanuel Macron semble être reparti sur un autre discours, la crise climatique. Une tactique de remplacement, sans plus de succès envisageable. Lors de la dernière réunion de la COP 24 en Pologne, la semaine dernière, le président français Emmanuel Macron s’était pourtant dit satisfait. « La communauté internationale reste engagée dans la lutte contre le changement climatique. Bravo à l’ONU, aux scientifiques, aux ONG et à tous les négociateurs », a-t-il écrit sur Twitter.

Pas de pot ! En une semaine, la pétition en ligne pour soutenir un recours en justice contre l’État français pour inaction climatique, lancée par quatre ONG, a recueilli lundi 24 décembre plus de 1,6 million de signatures, du jamais vu en France.

Mais heureusement, c’est Noël !