Âgé de 59 ans, Jamal Khashoggi, un éditorialiste qui collaborait avec le Washington Post, a été tué le 2 octobre dans le consulat de l’Arabie saoudite à Istanbul.

17 jours après sa disparition, l’Arabie saoudite après avoir nié toute responsabilité dans sa disparition, a admis que le journaliste avait été tué à l’intérieur du consulat de l’Arabie saoudite à Istanbul, où il s’était rendu pour obtenir des documents administratifs en vue de son prochain mariage.

La présence d’une quinzaine « d’agents spéciaux » envoyés au consulat révèle l’intention de nuire de Riyad, sans que l’on connaisse encore, les circonstances du drame : volonté de tuer Jamal Khashoggi, programmée de longue date ? Décès à la suite d’un dérapage de barbouzes ? L’Arabie saoudite explique le décès du journaliste « après une rixe », regrettant « une erreur tragique ». En tous cas après les dénégations, le pouvoir saoudien est rentré dans une phase de contrition : en début de semaine, devant les caméras de la télévision nationale, le roi d’Arabie saoudite, en présence de son  fils le prince héritier Mohammed ben Salmane (plus connu sous l’anagramme MBS), a reçu dans son palais, le fils et le frère de Jamal Khashoggi, pour leur présenter ses condoléances.

Car ce fait-divers sanglant a eu rapidement des répercussions internationales sérieuses. Visiblement sous l’impulsion d’Angela Merkel, l’Allemagne, la France et l’Angleterre ont, dans un communiqué commun publié le dimanche 21 octobre, souligné « l’urgence de clarifier ce qu’il s’est passé exactement le 2 octobre » en précisant également que « les hypothèses de l’enquête saoudienne doivent être étayées par des faits ».

Possibles sanctions ? Un embargo sur les exportations d’armes européennes à destination de l’Arabie saoudite, un pays gros consommateur de ce type de produits. Dimanche, la chancelière allemande Angela Merkel a prévenu que Berlin n’autoriserait pas en l’état d’exportations d’armes vers l’Arabie saoudite. Le Premier ministre canadien Justin Trudeau a lui, affirmé ne pas exclure que le Canada puisse annuler un important contrat de vente d’armes à Riyad.

La position française parait à ce jour beaucoup moins déterminée. Il est vrai que la France a perçu de 2008 à 2017, 12 milliards d’euros de commandes d’armements de Riyad. En visite au salon Euronaval, le président de la République a refusé de répondre mardi 23 octobre aux questions sur un éventuel arrêt des ventes d’armes de la France à l’Arabie saoudite, comme l’avait demandé l’Allemagne à tous les Européens, après le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi.

« Mon agenda n’est pas dicté par les médias, que ça vous plaise ou non. Je suis sur un autre sujet. Ça n’a rien à voir avec le sujet qu’on est en train de traiter. Rien. Rien. Donc je n’y répondrai pas. Je regrette. Ça continuera tant que je serai à la place à laquelle je suis. Que ça plaise ou que ça déplaise », a répondu avec un net agacement le président de la République, rapporte l’AFP.

Donald Trump a lui aussi beaucoup hésité sur la position à prendre vis-à-vis de son vieil allié saoudien. Donald Trump avait d’abord déclaré samedi 20 octobre que suspendre les ventes d’armes « ferait beaucoup plus de mal » à l’économie américaine qu’à l’Arabie saoudite. Mardi 23 octobre, le président des États-Unis a cependant affirmé  « je veux d’abord connaître les faits », tout en continuant à souligner combien Riyad était un « excellent allié » des Américains depuis des décennies et rappelant que l’Arabie saoudite était « l’un des principaux investisseurs aux États-Unis ». L’embarras du président américain est d’autant plus évident que Washington avait fait de l’Arabie saoudite son principal allié dans sa lutte régionale contre l’Iran, oubliant ainsi les conséquences humanitaires et politiques sensibles de l’actuelle intervention armée saoudienne au Yémen.

Montée en puissance de la Turquie

Connaître les faits. La Turquie, outre l’Arabie, parait connaître au mieux les conditions de l’assassinat et peut-être ses motivations. Tout d’abord parce que c’est sur son sol que s’est déroulé le meurtre du journaliste, même si le consulat d’Istanbul reste une « terre diplomatique », propriété de l’Arabie saoudite. Mais les Turcs semblent particulièrement bien informés, y compris parait-il par des enregistrements sonores et visuels réalisés de façon permanente dans le consulat.

En exigeant « la vérité nue, » le président turc, Recep Tayyip Erdogan a également profité de ce fait divers pour réaffirmer le poids de son pays dans le monde arabo-musulman, vis-à-vis bien sûr de l’ennemi iranien, mais également vis-à-vis de l’allié aujourd’hui affaibli qu’est l’Arabie saoudite : « Le Prince (MBS) à la merci du sultan » ottoman (comme l’a résumé hier Libération dans la une du quotidien). Disposant à l’évidence d’informations précises sur les circonstances du drame, le président turc les distille cependant avec beaucoup de contrôle, et avec un sens tactique évident.

Après ce « rocambolesque » meurtre d’un journaliste, comme le commente toujours Libération, il reste à ce jour, un doute et une certitude.

Le doute c’est, les vraies raisons de cet assassinat. Issu d’une famille très anciennement ottomane, mais parfaitement intégrée dans l’aristocratie saoudienne, Jamal Khashoggi a longtemps été très proche des sphères les plus hautes du pouvoir saoudien, y compris du roi et de sa famille. Établi aux États-Unis comme éditorialiste, Khashoggi, proche dit-on des Frères musulmans, a-t-il disposé d’informations très sensibles concernant l’exécutif saoudien ? L’existence de preuves précises sur des liens entre de hautes personnalités saoudiennes et Daesh est par exemple l’une des hypothèses les plus retenues.

Après le doute, il y a une certitude : le prince héritier Mohamed Ben Salmane, placé au pouvoir par son père, apparait comme salement bousculé par cet assassinat. A-t-il ordonné le meurtre ? A-t-il été dépassé par les bourdes sanglantes de ses services ? Toujours est-il que si le pouvoir saoudien continue de clamer son innocence, plusieurs de ses plus proches collaborateurs ont été limogés ou arrêtés dans la semaine, dont notamment Ahmed al-Assiri, promu chef adjoint du Renseignement général en 2017 et Saoud al-Qahtani, homme-clé de l’entourage du prince héritier, et jusqu’à samedi conseiller «médias» à la cour royale.