Poussan, le 21 août 2018

Les ruines du viaduc Morandi à Gênes, dont l’effondrement partiel le 14 août dernier a causé la mort d’au moins 38 personnes, est un triste reflet de notre système économique actuel. Elles nous rappellent avec violence le caractère criminel de cette logique à court terme qui pousse à la négligence, à l’irresponsabilité et à la corruption, en sacrifiant la sécurité et le bien-être des citoyens sur l’autel de l’austérité budgétaire et de la privatisation.

Pointer du doigt le défaut de construction de la structure ne suffit pas à expliquer l’ampleur de la tragédie. Il faut y voir bien au contraire les conséquences d’un long et irrémédiable processus de destruction du service public et des secteurs les plus productifs de notre économie.

En France, l’accident ferroviaire de Brétigny-sur-Orge de 2013, la rupture de câble du pont de Canet de 2017 et l’affaissement du viaduc de Gennevilliers le 15 mai dernier, sont autant de signaux d’alarme nous rappelant combien il est urgent d’intervenir pour inverser ce processus.

Le rapport d’audit du ministère du Transport, publié en juillet sur l’état de nos infrastructures routières et autoroutières, ne fait que confirmer ce constat.

Sur les 12 000 ponts encore gérés par l’État, 30 % nécessitent des travaux d’entretien ou de grosses réparations. Dans 7% des cas les dommages sont estimés plus sérieux et présentent des risques d’effondrement.

S’ajoutent à cela 170 000 autres ponts que les collectivités locales ont désormais la charge de gérer, dans un contexte où l’État ne cesse de diminuer les dotations qui permettraient d’y pourvoir.

Résultat : un pont sort chaque jour de la liste des constructions considérées comme en bon état. Et le manque d’inspections régulières et de travaux de maintenance sur les ouvrages fait peser le risque d’accidents au moins aussi graves que celui qui a endeuillé l’Italie.

Que le drame de Gênes, par son ampleur et sa médiatisation internationale, oblige chacun de nous à prêter plus d’attention à la multitude d’accidents imputables à un mauvais entretien des routes. Sans doute sont-ils moins spectaculaires mais ils sont assurément plus meurtriers par leur nombre. Dans l’accident mortel d’un jeune motard gardois survenu près de La Grande Motte le 29 juin dernier, sa famille et la Fédération française des motards en colère (FFMC) de l’Hérault et du Gard ne pointent-ils pas du doigt le « manque d’entretien de la voirie » ?

Dans un autre registre, lors de ma campagne, j’ai soutenu la volonté de la région Occitanie de moderniser la plateforme multimodale du Port de Sète afin de le raccorder aux Nouvelles Routes de la soie (Initiative une ceinture, une route) et d’en faire un pont entre l’Europe et l’Afrique. Seul bémol, l’obsolescence du réseau ferroviaire français : le rapport sur la compétitivité de 2014 du Forum économique mondial explique que la qualité de nos infrastructures de base a régressé de façon spectaculaire depuis 2008.

En effet, comment ne pas perdre le temps gagné grâce à la modernisation des nouvelles infrastructures portuaires sétoises sur un réseau ferroviaire encombré et vieillissant ? Comment ne pas risquer les emplois que souhaiteraient créer les entreprises intéressées par le transport de leurs marchandises via le Port de Sète avec en ligne de mire le développement de leurs activités dans l’arrière-pays si les réseaux routiers et autoroutiers ne sont plus en état ?

A cela s’ajoutent les privatisations (autoroutes, aéroports, voies ferrées). Ne serait-ce que pour la société Atlantia-Benetton en charge du viaduc italien à Gênes, ses dividendes aux actionnaires ont fortement grimpé en 2017 au détriment, bien évidemment, des investissements réels dans la maintenance des réseaux autoroutiers qu’elle est censée gérer.

Quand on sait que cette même société possède aujourd’hui les aéroports de Nice, Cannes et Saint-Tropez, qu’elle contrôle la SANEF et détient 15 % d’Eurotunnel, on est en droit de se demander si le drame qui a eu lieu à Gênes ne pourrait pas être un précédent pour d’autres catastrophes en France et ailleurs en Europe.

A ce titre, des associations de riverains, comme à Gagnac-sur-Garonne (Haute-Garonne), s’inquiètent d’ouvrages déjà fragilisés par le passé. Toutes les communes n’ont pas « la chance », en cette période d’austérité budgétaire, de compter sur le soutien d’une grande métropole pour la réalisation d’études et de consolidations si nécessaires. Dans le contexte d’austérité, faut-il alors s’étonner du doublement de démissions des maires par rapport à la mandature précédente à la même période ?

Il n’y a pourtant aucune fatalité à cela. La solution existe. Mais elle demande que nous nous mobilisions.

Durant les dernières présidentielle et législative de 2017, Jacques Cheminade et moi avons porté cette solution avec pour principaux piliers la loi de séparation bancaire, la renationalisation des services publics les plus nécessaires au bien commun (dont les autoroutes), et le retour à une politique de crédit national productif vers de grands projets à long terme permettant d’équiper l’homme et la nature.

Pour pouvoir le faire, il faut une refonte complète de la construction européenne (aujourd’hui courroie de transmission de l’oligarchie financière) vers la refondation d’une Europe des patries garante de l’intérêt des peuples.

C’est seulement dans ces conditions que l’Etat stratège pourra garantir les investissements nécessaires au maintien et à la construction de nouvelles infrastructures plus modernes et plus sûres et permettre la création d’au moins cinq millions d’emplois productifs qualifiés en cinq ans. Plutôt que de laisser la Banque centrale européenne renflouer les mégabanques et entretenir leur jeu financier pervers, nous proposons d’investir 100 milliards d’euros par an dans les infrastructures et la production réelle. Seule cette démarche assurera l’avenir des générations futures.

Rappelons-nous que les infrastructures de base, qu’il s’agisse du transport, de la santé, de l’éducation, ou encore de la recherche scientifique, ne sont pas de simples ornements de l’économie, mais bien ses fondements mêmes. En faire des variables d’ajustement pour sauver nos établissements bancaires virtuellement en faillite revient tout simplement à sacrifier des vies humaines innocentes et à se rendre coupable d’un véritable crime.

Le meilleur hommage que nous puissions rendre aux malheureuses victimes de ce dramatique accident survenu à Gênes ou encore de ce jeune gardois est donc de revenir à une conception humaine de l’économie.

Ce pari sur l’avenir est aussi le meilleur moyen de s’assurer que d’innocentes victimes ne subissent plus tard le même sort.

Julie Péréa
Candidate de Solidarité & Progrès aux législatives 2017