L’ancien PDG Didier Lombard, du groupe France Télécom rebaptisé Orange, et six autres dirigeants seront jugés pour leur management, sous l’inculpation d’« harcèlement moral ».  Avec un mémorandum établi par les juges d’instruction de plus de 640 pages ! « Une première pour une entreprise du CAC 40 », commente Le Monde. L’État, principal actionnaire du 1er groupe français des Télécoms a également sa propre (large) part de responsabilité. Qui juge qui ?…

Didier Lombard avec son équipe, a pris son mandat de PDG en 2005. Il était lui-même managé par Thierry Breton, un foutu « très libéral ». Président-directeur général de Thomson (1997-2002) puis de France Télécom (2002-2005), Thierry Breton été ministre français de l’Économie, des Finances et de l’Industrie de février 2005 à mai 2007, puis a enseigné à la Harvard Business School (2007-2008). Il est depuis président du directoire du groupe Atos depuis novembre 2008 et président-directeur général de la même société depuis février 2009.

Didier Lombard prend donc la direction d’une entreprise internationale qui comptait à l’époque 90 000 salariés, sur le seul territoire français, 140 000 au niveau international, avec des mandats gouvernementaux clairs : puisque l’on s’ouvre à la libre concurrence, notamment sur la téléphonie portable (Arrivée de Bouygues, SFR, Free…), et donc abolir le monopole public des Télécoms, il faut réduire sévèrement, drastiquement et au plus vite, les effectifs des trop, trop, trop nombreux salariés de France Télécom. Premier objectif du nouveau PDG ? Son plan de restructuration, « Next » (qui en bon anglais veut dire, « le prochain, le suivant, ensuite, après ») visait à réduire dans un premier temps, les effectifs de France Télécom de 22.000 personnes, à provoquer un changement de métier pour 10.000 autres employés et à en recruter 6.000. Bref ! Il faut aller à « la brutale », alors que la moyenne d’âge flirtait à l’époque la cinquantaine dans les rangs des salariés de France Télécom…

Le choc est donc particulièrement vif dans une entreprise, essentiellement composée sur le plan des  effectifs, de fonctionnaires d’Etat, qui sont rentrés jeunes dans cette carrière avec l’assurance qu’ils y finiraient leurs vieux jours, dans une entreprise que par ailleurs, ils aimaient beaucoup. L’affaire est d’autant plus compliquée pour le polytechnicien Lombard, qui est lui-même fonctionnaire, car il sait, hélas ! qu’on ne peut pas, légalement, licencier des fonctionnaires, notamment quand ils ont le statut de « fonctionnaire d’État ».

Donc il faut les pousser au départ en retraite ou à la démission. Le moyen ? Le « harcèlement » moral et physique. Appliqué à des milliers de personnes.  « Harcèlement moral » ? C’est d’ailleurs le motif précis retenu par la Justice qui a convoqué au Tribunal correctionnel de Paris, Didier Lombard et quelques-uns des membres de son staff. Mais cette technique, « Qu’ils se barrent ! », cet impératif de harcèlement donné comme obligation aux cadres dirigeants et supérieurs, est descendu bien en dessous de la direction générale, s’est appliqué dans toutes les régions, dans toutes les unités, toutes les entités, filiales et autres, impératif donné à tous les niveaux hiérarchiques intermédiaires. Et la maison France Télécom  devenu Orange, en compte beaucoup !

Ce très violent conflit social s’est déroulé lors de la dernière décennie et a notamment été marqué par une crise suicidaire (pour l’essentiel, les victimes étaient des fonctionnaires de plus de 50 ans). Ce drame social a surpris, voire sidéré la société française. La violence de M. Lombard a été extrême mais, non pas pour l’excuser, rappelons tout de même que les PDG de France Télécom / Orange sont toujours nommés par l’État français. Cet actionnaire de loin dominant, fixe ou tout au moins, est parfaitement au courant, des objectifs économiques (et donc sociaux) donnés au management de ce grand groupe international. Mais l’heure est visiblement au : « Pas nous, pas nous »…

Pour expliquer au mieux cette affaire sociale, et pour se retrouver dans ce fourbi ; deux communiqués très récents, commentant le passage devant les juges de Didier Lombard :

Le premier émane de la CFE-CGC Orange : un bon rappel historique de ce qui s’est passé :

Monsieur le Président, (Stéphane Richard),
Mesdames et messieurs les membres du CCUES,

La CFE-CGC Orange a été à l’initiative avec SUD de la création de l’Observatoire du Stress et des mobilités forcées qui a mis en évidence la crise sociale qui avait lieu à France Télécom sous l’ère de Didier Lombard. Près de 9 ans après l’engagement des poursuites pénales, les magistrats instructeurs en charge du dossier des suicides de France Télécom viennent de rendre en date du 12 juin 2018, une ordonnance de renvoi devant le Tribunal correctionnel dans un document de plus de 600 pages, ordonnance qui n’est plus susceptible d’être remise en cause depuis la décision de la Cour de Cassation rejetant le dernier recours fait par 2 des protagonistes mis en examen, et dont l’AFP se faisait l’écho le 5 juin dernier. Le harcèlement moral a été retenu à l’encontre :

  • ORANGE (ex-France Télécom)
  • Didier LOMBARD
  • Olivier BARBEROT
  • Louis-Pierre WENES
  • Nathalie BOULANGER-DEPOMMIER
  • Jacques MOULIN
  • Guy-Patrick CHEROUVRIER
  • Brigitte BRAVIN-DUMONT

lesquels sont tous renvoyés devant le Tribunal correctionnel pour être jugé des chefs de harcèlement moral et/ou complicité de harcèlement moral. Les maintiens sous contrôle judiciaire sont confirmés. A ce jour, il n’y a pas d’indication sur quand cette affaire sera jugée. Probablement en 2019. La CFE-CGC, qui s’est constituée partie civile dès le début de la procédure, se félicite de cette décision. Elle regrette cependant que le chef d’homicide involontaire n’ait pas été retenu. La CFE-CGC déplore que Madame Brigitte DUMONT soit toujours Directrice de la Responsabilité Sociale d’Entreprise d’Orange, Présidente du syndicat patronal de la branche des Télécoms (Unetel – RST) et Vice-Présidente d’Opcalia (un des plus gros organismes collecteur pour la formation professionnelle). Il en est de même pour Monsieur Jacques MOULIN à la tête de l’IDATE, think tank sur les télécommunications dont Orange est l’un des principaux soutiens financiers. Leur maintien à ces postes jette le discrédit sur les activités qu’ils supervisent. Les autres prévenus sont en retraite. Didier LOMBARD est resté membre du Conseil de Surveillance de la société Radiall jusqu’en 2017, société familiale dirigée par Pierre GATTAZ, actuel Président du Medef. La responsabilité morale des sept prévenus dans la crise sociale et ses conséquences les plus tragiques, les suicides de nos collègues, est avérée. Il appartient désormais à la justice de se prononcer sur leur responsabilité pénale.

Bien que le climat social se soit clairement apaisé avec l’arrivée de Stéphane RICHARD, la pérennisation de ces progrès reste encore fragile. Dans certains services, sur certains sites, nous voyons réapparaître des pratiques que l’on croyait révolues ; elles touchent notamment le personnel d’entretien et d’accueil. Ce personnel sous-traitant, sous-qualifié et précaire subit sur certains sites des pratiques managériales génératrices de RPS. Injonctions contradictoires, reproches incessants, humiliations, mutations sont autant de pratiques génératrices de souffrance au travail que la CFE-CGC n’a cessé et ne cessera de dénoncer.

Orange doit honorer ses valeurs d’entreprise digitale et HUMAINE également dans ses relations avec la sous-traitance.

Nous vous remercions pour votre attention.

La CFE-CGC d’Orange

L’autre communiqué est publié par « l’Observatoire du Stress et des mobilités forcées », qui a joué un rôle éminent d’alerte et de mobilisation sociale lors de cette crise sociale d’Orange. L’Observatoire préfère dresser aujourd’hui une analyse plus politique :

Procès d’Orange : la justice doit être faite rapidement !

« Les fédérations syndicales  CFE-CGC et SUD ont été à l’origine de « L’Observatoire du Stress et des Mobilité forcée ». Ce groupe militant fut constitué il y a une décennie dans le groupe France-Télécom / Orange, face à la montée impressionnante et rapide du mal-être et  du stress au travail,  des douleurs et souffrances permanentes, notamment enregistrées dans la forte hausse des congés longue-maladie.  Surtout,  c’est dans ces années noires que l’entreprise a été projetée dans une crise sociale d’ampleur avec l’apparition sur la scène publique d’une série de suicides liée à un management cynique et brutal

La nomination de Stéphane Richard a permis une politique d’apaisement social. Tant mieux ! M. Didier Lombard, ex PDG et quelques-uns de ses collaborateurs sont aujourd’hui au banc des accusés. Tant mieux également.

La justice a fait son travail, avec quatre années d’instruction qui débouchent sur un lourd dossier à charge pour France Télécom et  7 cadres dirigeants de l’entreprise. Elle annonce aujourd’hui  que le procès va bien avoir lieu. Tant mieux ! Mais il faut faire vite, car les familles et les victimes sont en droit de réclamer réparation après des faits remontant maintenant à 10 longues années ! Il faut faire vite car les salariés sont aussi en droit, à France Télécom ou ailleurs, de réclamer la condamnation sans appel de pratiques de management, dans les entreprises publiques ou privées, qui conduisent à l’isolement, la détresse, la maladie voire la spirale inacceptable du suicide.

Rappelons aussi que le groupe « France-Télécom / Orange » aujourd’hui privatisé, reste avec comme principal actionnaire, l’État français. C’est l’État français qui nomme les PDG de ce grand groupe international français, et ça continue. C’est également ce principal actionnaire qui, par ailleurs, contrôle très largement le marché, sur le plan juridique et réglementaire des télécommunications en France, et en partie dans l’Union européenne. C’est toujours l’État français qui nomme toujours le PDG d’Orange (grosso modo 50% du marché français des Télécoms).

Or, cet actionnaire  « État français » a pourtant souvent et  été alerté sur le développement de  la souffrance et de la crise croissante du travail. Plus particulièrement, il a été interpellé  au sujet de la crise suicidaire qui a touché pour l’essentiel des fonctionnaires d’État de France Télécom (80% de l’effectif en France, à l’époque). Pourquoi a-t-il  tant tardé à prendre ses responsabilités d’employeur ?

Nous attendons au contraire de l’Etat qu’il assure la protection des droits et de la santé des salariés, en condamnant sans appel  les pratiques de management qui ont eu lieu à France Télécom / Orange et qui ont existé dans d’autres grandes entreprises françaises. Nous sommes en droit d’attendre par ailleurs un véritable débat parlementaire pour que l’on ne puisse plus perdre sa santé ou perdre sa vie au nom de la sacro-sainte loi de la rentabilité, pour que la démocratie sociale existe au sein des entreprises.

On aimerait bien que les juges, outre M. Didier Lombard et ses acolytes désignés doivent être condamnés ! Mais nous ne pouvons pas oublier la passivité complice des différents ministres de l’Économie et de l’Industrie qui ont géré à l’époque (et qui continuent à gérer), de façon très contrôlée le management du 1er groupe de Télécommunications français. »

« L’Observatoire du Stress et des mobilités forcées »