Le Point dans son édition du 17 mai a donné la parole à Gaspard Koenig, dans un article qualifié par l’hebdomadaire, d’« urticant ».  Dans sa chronique, cet universitaire qui s’affiche comme ouvertement « libéral », pointe à juste raison une curieuse  coexistence idéologique dans l’exécutif macronien, d’un libéralisme économique proclamé et d’un autoritarisme étatique de plus en plus renforcé.

On pensait qu’Emmanuel Macron allait changer la France avec des idées nouvelles ? Laissons la parole à cet authentique « philosophe libéral » (les descendants du marxisme vivent dans des caves ou sont tous morts, tout au moins dans la presse grand public), mais ses propos frappent par une certaine justesse, dans le commentaire du « phénomène » Macron :

« Il s’agit bien d’une révolution, si l’on donne à ce mot son sens étymologique de retour sur la ligne de départ. Le programme d’Emmanuel Macron est en effet, point par point, celui annoncé par le gouvernement Chirac en 1986 : privatisations, facilitation des licenciements, allègement de la fiscalité de l’épargne, abolition de l’impôt sur les grandes fortunes ; autonomie des universités et sélection des étudiants ; poursuite et approfondissement de la construction européenne ; contrôle strict de l’immigration et déploiement d’un dispositif sécuritaire pour lutter contre le terrorisme ; et même réorganisation de l’audiovisuel public… » Gaspard Koenig et on ne sait pas trop, si ce philosophe « libéral » semble plutôt s’en plaindre que de s’en féliciter, pointe que la doctrine libérale des années 80 continue de hanter nos élites et plus particulièrement, Emmanuel Macron. Il remarque surtout que l’exécutif français est de plus en plus autoritaire. Il faut « qu’émerge une critique raisonnée et libérale du pouvoir en place. Si Macron est Bonaparte, il faut d’urgence des Benjamin Constant ». Benjamin Constant ? Pour la petite histoire, ce grand intellectuel, né à Lausanne, fondateur du libéralisme moderne a, tour à tour : soutenu la Révolution française, et s’est opposé à la prise de pouvoir de Napoléon. Puis il l’a rallié et a été ensuite en 1818, élu député de l’opposition « libérale » sous la restauration monarchiste, mandat jusqu’à sa mort en 1830. Un bel exemple de souplesse politique.

Défendre la liberté d’entreprendre : pourquoi pas ?

Mais le « libéral » Gaspard Koenig a néanmoins raison : on assiste depuis trente ans, à travers les politiques successives de Jacques Chirac, de François Mitterrand, à partir de 1983 ( et durant deux septennats ),  de Nicolas Sarkozy, en partie lors du mandat de François Hollande, et aujourd’hui  d’Emmanuel Macron, notre  jeune président de la République française, à la répétition ânonnée d’un soi-disant libéralisme économique, mais dans le cadre d’un état de plus en plus autoritaire. Défendre la liberté d’entreprendre : pourquoi pas ? Mais les différents gouvernements qui se sont succédé ont, plutôt que l’entreprise, surtout défendu les chefs d’entreprises (et d’abord ceux des plus grandes, avec leurs actionnaires). Et, au nom d’une rigueur doctrinale émanant soi-disant de l’UE, on a réduit ou contraint les rémunérations des salariés (ce qui a été fait, et qui a fortement limité la consommation et fait progresser le chômage) et on a affiché la volonté de réduire le secteur public (ce qui n’a pas été totalement fait. Heureusement, parce qu’en France, le secteur public est l’un des principaux facteurs économiques de croissance).

Oui, mais Macron, la réduction du service public, il va le faire ! Il l’a dit ! Et il est en train de le faire : réforme du Droit du Travail, semi-privatisation de la SNCF, abolition de l’Impôt sur les grandes fortunes (ISF) ; demain, réforme du statut des fonctionnaires, réduction des pensions de retraite, minoration des droits et indemnités des chômeurs… « Ah, oui ! Je vais le faire ! »

Un exécutif de plus en plus autoritaire

Paradoxe : Emmanuel Macron entend mener une politique très « libérale » sur le plan économique et social, mais dans le cadre d’un exécutif de plus en plus autoritaire. Le Parlement joue un rôle de plus en plus secondaire : l’Assemblée nationale, pourtant largement dominée par des députés macronistes, ne sert plus que de « boîte de réception » des décisions gouvernementales, sans même modifications mineures ;  le Sénat qui a toujours un rôle très second dans la Vème République, avec une majorité de sénateurs de la droite traditionnelle, a néanmoins et paradoxalement empêché certaines atteintes aux libertés civiques, comme cela a été le cas, très récemment sur le projet de loi sur les « Fake news », qui voulait sévèrement mettre le contrôle sous le contrôle de juges, la liberté d’expression des médias.

Plus question de négocier, on se « concerte »

Quant aux corps intermédiaires, les collectivités territoriales sont sous le contrôle et les pressions croissantes du Ministère des Finances, quai de Bercy. Les organisations syndicales nationales ? Plus question de négocier, on se « concerte ». Mais en réalité, on ne discute plus avec ces « vieilles machines revendicatives de l’ancien temps », même les plus réformistes, comme la CFDT et l’UNSA. Et n’évoquons même pas les mouvements associatifs…

Le Général de Gaulle avait inventé le système autoritaire de la Ve République française pour résoudre la longue série de crises parlementaires de la IVe république, et il était surtout confronté à un conflit interne et externe d’une très grande gravité (avec une tentative de putsch de l’armée française), qui était celui de la Guerre d’Algérie. Le Général serait peut-être  ébaubi devant le toupet autoritaire de son lointain successeur, soutenu pour partie par beaucoup d’élus, anciennement socialistes, ce président se déclarant « réformiste », mais surtout en réalité : « ni de gauche ni de gauche ».