Prenez un spécialiste de littérature, des mots qui font leur show dans notre société de l’information, une analyse étayée et vous obtenez un livre qui vous fait réfléchir sur votre libre arbitre langagier.

cesmotsquiParmi les trente mots classés par ordre alphabétique que l’auteur a sélectionnés, certains demeurent sous les feux de la rampe depuis plusieurs années ; c’est le cas des mots : flexibilité, transparence, créativité, authenticité, responsable… D’autres ont une forte émergence plus récente, comme wouah (ou waouh), like, genre, culture du viol. Ces mots ne sont pas de simples mots isolés comme des îles, reliés entre eux par quelque embarcation indigène d’approvisionnement minimaliste. Ce qu’ils véhiculent est bien plus profond et bien moins naturel. La façon dont ils sont exprimés et surtout l’intention invisible qui les sous-tend n’aurait absolument rien d’innocent.

Au-delà des chicanes* d’ego sur l’utilisation d’un mot plutôt qu’un autre, c’est l’évolution globale de la langue française que l’auteur interroge en s’inquiétant. Il relève deux mécanismes en cours. Premièrement, la restriction, la plupart du temps inconsciente du registre du vocabulaire (pourtant librement disponible) en faveur d’une habitude d’utilisation de mots plutôt courts, à forte charge émotionnelle et réactionnelle. Ces mots (cool, super, zut…) sont proches des smileys, ces idéogrammes actuels hélas souvent pauvres en nuances. Et deuxièmement, la déviation du sens des mots. Par exemple le mot « ami » a perdu de son sens et de sa force. Peut-être qu’un rapprochement est à établir avec l’individualisme ambiant ? Une plus faible intensité du mot est-elle associée à la fragilité des liens entre les individus ? L’usage banalisé sur les réseaux sociaux en est-il la cause ?

Serait-il exact, comme le disait Confucius que : «Lorsque les mots perdent leurs sens, les hommes perdent leur liberté» ?

Qui, et quoi, nous imposeraient-ils trop souvent, à l’insu de notre plein gré, l’usage des mots que nous employons ? Les médias, les groupes d’influence, la mode ? Des mots en «isme» comme le conformisme, l’automatisme, le « systématisme » ? À qui la faute ? À qui le pouvoir des mots ?

Lancer certains mots dans l’espace public, permettrait d’induire une certaine façon de penser, donc de se comporter, pour au final imposer une certaine façon de vivre.

Une façon de vivre que le cerveau réceptacle « passif » n’aurait ni choisie ni voulue à défaut de faire l’effort d’une réflexion volontaire et consciente telle que celle proposée par Patrick Moreau.

Une question fondamentale, plus que jamais d’actualité, reste posée à tous les émetteurs et récepteurs de langage humain : les mots lus écrits et parlés, édulcorent-ils, transforment-ils ou reflètent-ils la réalité ?

Ces mots qui pensent à notre place, Patrick Moreau, Editions Liber, 275 pages, 24 €

*Chicane n.f. : Querelle, dispute. (Québec, familier)